Observations Géologiques sur les Îles Volcaniques Explorées par l’Expédition du “Beagle” / Et Notes sur la Géologie de l’Australie et du Cap de Bonne-Espérance

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OBSERVATIONS GÉOLOGIQUES SUR LES ILES VOLCANIQUES

EXPLORÉES PAR L’EXPÉDITION DU «BEAGLE»
ET NOTES SUR LA GÉOLOGIE DE L’AUSTRALIE ET DU CAP DE BONNE-ESPÉRANCE
PAR

Charles DARWIN

TRADUIT DE L’ANGLAIS SUR LA TROISIÈME ÉDITION
PAR
A.-F. RENARD

AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR

L’oeuvre de Darwin comprend, outre ses travaux biologiques, trois
ouvrages consacrés spécialement à la géologie. Ils ont paru sous le
titre général de Géologie du Voyage du Beagle[1] et forment comme une
trilogie embrassant l’étude des constructions coralliennes, des îles
volcaniques et de la géologie de l’Amérique méridionale. De ces
publications, la seule qui ait été traduite en français est celle sur
les îles coralliennes, étude magistrale où se sont révélées pour la
première fois la grandeur de conception, la puissance et la pénétration
de cet incomparable observateur[2].

Je me suis proposé de compléter la traduction des oeuvres géologiques
de Darwin et je publie aujourd’hui ses Observations sur les îles
volcaniques
, qui seront suivies par ses études sur la géologie
de l’Amérique du Sud. Ces ouvrages, qui ont paru en 1844 et 1846,
constituent un ensemble avec le Journal d’un Naturaliste, dont ils
développent les passages essentiels sous une forme plus technique. Ces
pages, moins descriptives et pittoresques de facture, réclamées telles
en quelque sorte par les sujets plus spéciaux dont elles traitent, n’ont
pas, quoique d’une portée assez haute cependant pour consacrer, à elles
seules, la réputation de l’Auteur, attiré l’attention générale comme
l’ont fait son attachant Journal d’un Naturaliste et son livre sur la
Structure et la Distribution des îles coralliennes. D’autre part, ces
recherches géologiques sont de Darwin avant le Darwinisme: elles ont
précédé de près de quinze ans l’Origine des espèces et ses travaux
biologiques qui marquent une date dans l’histoire des sciences.

Ces oeuvres révélatrices dévoilaient la nature organique sous un jour où
elle avait été à peine entrevue; il en découlait des conclusions d’une
si considérable portée dans tous les ordres d’idées, elles ébranlaient
si profondément les préjugés et l’erreur, elles projetaient de si vives
clartés sur tant de problèmes restés insolubles, que durant la dernière
moitié du XIXe siècle aucune conception ne s’imposa davantage à la
pensée, n’y laissa une impression plus profonde et ne suscita des
controverses plus passionnées. On comprend qu’au milieu du déchaînement
d’injures et de sarcasmes qui accueillirent l’idée de l’évolution telle
que la formulait le Maître, dans l’ardeur de la courageuse défense dont
elle fut l’objet et dans le triomphe final de la théorie évolutionniste,
on perdit peut-être trop de vue le rôle prépondérant que Darwin a joué
comme l’un des fondateurs des sciences géologiques. Les recherches du
début de sa carrière furent comme noyées dans la gloire de ses plus
récentes découvertes.

Cependant ces études et ces travaux géologiques ont eu une influence
directrice sur la pensée du naturaliste anglais, et peut-être n’est-il
pas hors de propos, en présentant cette traduction, d’insister sur ce
fait. On peut dire, en effet, que les recherches géologiques auxquelles
ce savant s’est livré avant d’aborder la publication de l’Origine des
espèces
l’avaient admirablement préparé à la conception de l’oeuvre
capitale qu’il devait édifier. Il est incontestable que c’est dans la
connaissance du monde inorganique et de son développement, dans
l’observation immédiate des phénomènes géologiques, dans l’application
constante des principes de l’école de Hutton et de Lyell dont il fut
un des premiers adeptes, qu’on peut voir, sinon le point de départ et
l’orientation de ses théories biologiques, du moins une des bases sur
lesquelles il les établit.

C’est du reste ce qu’il déclare lui-même, avec cette noble modestie
qui a caractérisé toute son existence, quand il écrit en tête de son
Journal, dans sa dédicace à Lyell, que le mérite principal de ses
oeuvres a sa source dans l’étude qu’il a faite des Principes de
Géologie
. C’est là qu’il a pu puiser, en effet, cette notion des causes
actuelles, fondamentale pour sa doctrine, suivre leur action dans les
périodes anciennes et rattacher l’un à l’autre les phénomènes dont la
terre fut le théâtre. C’est à la lumière nouvelle que ce livre avait
faite dans son esprit qu’il a pu embrasser, comme nul autre avant lui,
l’immense durée des temps géologiques et de la succession des faunes et
des flores. Or, ces considérations constituent quelques-unes des pierres
angulaires du grandiose édifice qu’est le Darwinisme.

Tous les naturalistes connaissent les deux chapitres X et XI de
l’Origine des Espèces, sur l’insuffisance des données
paléontologiques
et sur la succession géologique des êtres organisés,
où Darwin traite des questions qui mettent en relation ses doctrines
avec les données géologiques. L’une des plus hautes autorités
contemporaines, Sir Archibald Geikie, les apprécie en ces termes: «Ces
chapitres ont provoqué, dans les théories géologiques admises, la
révolution la plus profonde qui se soit produite à notre époque»[3]. Peu
d’hommes de science, toutefois, savent quelles études avaient préparé
l’Auteur à ces conceptions géniales sur l’histoire de la terre. Pour
retrouver la marche de ces études, de cette longue et difficile
préparation, il faut remonter aux travaux de Darwin sur la Géologie du
Beagle
. C’est là qu’on peut apprécier, dans leur expression technique,
ces connaissances spéciales sur la nature des roches et sur la structure
du globe qui servirent de base à ces généralisations. Quand on a lu et
médité ces mémoires, fruit de tant de recherches faites dans un contact
direct avec la nature, on comprend comment l’Auteur a pu résoudre ces
problèmes fondamentaux avec le savoir et l’autorité incontestée qui le
placent au premier rang parmi les initiateurs de la géologie.

Et ce qui témoigne hautement de la valeur de ces travaux de géologie
pure, c’est qu’à côté de tant d’oeuvres de cette époque tombées dans
l’oubli ils ont résisté aux attaques du temps. Certes il y a mis son
inévitable patine; mais ils demeurent des modèles dont la matière d’un
pur métal et la ligne harmonieuse et sévère commandent l’admiration. Ces
mémoires témoignent à tous comment une intelligence maîtresse d’elle-
même, en possession des connaissances spéciales réclamées par les sujets
qu’elle aborde, douée d’une incomparable pénétration, s’entend à scruter
la nature, à édifier la synthèse des faits et à la traduire d’une
manière claire, concise qui frappe par sa simplicité même. Et pour ceux
que leurs études ont préparés à pénétrer le détail de ces oeuvres, qui
peuvent se rendre compte des efforts qui accompagnent l’exploration de
régions encore vierges, juger des procédés et des méthodes suivis pour
atteindre les résultats, se replacer par la pensée au point où en était
la science lorsque ces recherches furent faites, saisir le caractère
original et neuf des considérations qui devancèrent leur temps et ont
servi de point de départ aux généralisations futures, pour ceux-là
l’oeuvre géologique de Darwin sera placée parmi celles qui appartiennent
à l’histoire de la géologie; ils reliront ces pages avec admiration et
fruit.

Chargé de décrire les matériaux recueillis par l’expédition du
Challenger, j’ai été amené à me livrer à une étude attentive de
l’oeuvre géologique du naturaliste anglais: ce fut le cas, en
particulier, pour ses Observations sur les îles volcaniques. Les
savants qui avaient organisé cette célèbre croisière s’étaient assigné
la mission d’aller explorer, à un demi-siècle d’intervalle, les îles de
l’Atlantique étudiées lors du voyage du Beagle. Le Challenger aborda
donc aux principaux points illustrés par les premières recherches de
Darwin: les naturalistes de l’expédition, MM. Murray, Moseley, Buchanan
et le Dr Maclean, purent se livrer ainsi sur le terrain à la
constatation des faits signalés par Darwin et, se guidant par ses
mémoires, recueillir aux gisements qu’il avait explorés des séries
de roches analogues à celles sur lesquelles avaient porté ses
investigations. On me fit l’honneur de me confier ces matériaux, et je
les étudiai avec les ressources qu’offraient, au moment où j’abordai
ce travail, les procédés modernes de la lithologie[4]. Je dus, en me
livrant à ces recherches, suivre ligne par ligne les divers chapitres
des Observations géologiques consacrées aux îles de l’Atlantique,
obligé que j’étais de comparer d’une manière suivie les résultats
auxquels j’étais conduit avec ceux de Darwin, qui servaient de contrôle
à mes constatations. Je ne tardai pas à éprouver une vive admiration
pour ce chercheur qui, sans autre appareil que la loupe, sans autre
réaction que quelques essais pyrognostiques, plus rarement quelques
mesures au goniomètre, parvenait à discerner la nature des agrégats
minéralogiques les plus complexes et les plus variés. Ce coup d’oeil qui
savait embrasser de si vastes horizons, pénètre ici profondément tous
les détails lithologiques. Avec quelle sûreté et quelle exactitude la
structure et la composition des roches ne sont-elles pas déterminées,
l’origine de ces masses minérales déduite et confirmée par l’étude
comparée des manifestations volcaniques d’autres régions; avec quelle
science les relations entre les faits qu’il découvre et ceux signalés
ailleurs par ses devanciers ne sont-elles pas établies, et comme voici
ébranlées les hypothèses régnantes, admises sans preuves, celles, par
exemple, des cratères de soulèvement et de la différenciation radicale
des phénomènes plutoniques et volcaniques! Ce qui achève de donner à ce
livre un incomparable mérite, ce sont les idées nouvelles qui s’y
trouvent en germe et jetées là comme au hasard ainsi qu’un superflu
d’abondance intellectuelle inépuisable.

Et l’impression que j’exprime ici est celle qu’éprouvent tous ceux qui
se sont familiarisés avec les études de Darwin sur les phénomènes
volcaniques. On s’en convaincra dans les pages qui suivent et par
lesquelles M. J. W. Judd a fait précéder l’oeuvre géologique du grand
naturaliste éditée dans The Minerva Library of famous Books[5]. Parmi
les géologues actuels, personne peut-être n’a mieux connu Darwin et n’est
plus à même de se prononcer sur ses travaux que M. Judd: ses recherches
sur le volcanisme dans ses manifestations à l’époque présente et aux
périodes anciennes de l’histoire du globe sont si hautement appréciées
qu’elles le désignaient pour la mission que lui ont confiée les éditeurs
de cette publication. Je tiens à les remercier ici, ainsi que mon savant
ami M. Judd de l’autorisation qu’ils m’ont si obligeamment accordée de
placer cette Introduction en tête du volume que je publie aujourd’hui.
Elle m’a paru présenter un intérêt très vif en rappelant, comme elle le
fait, les circonstances dans lesquelles fut écrit ce livre.

Je me suis efforcé de conserver religieusement à cette traduction la
simplicité de l’original et j’ai mis tous mes soins à rendre la pensée de
l’Auteur avec une scrupuleuse exactitude. J’ai maintenu les dénominations
lithologiques qu’il avait adoptées, considérant qu’il s’agissait en cela
d’un aspect historique à conserver.

En publiant cette traduction, mon but n’a pas été seulement de rappeler
la haute valeur et la portée de l’oeuvre géologique de Darwin, de
compléter ainsi pour les lecteurs français la collection des oeuvres de
l’immortel naturaliste: j’ai voulu aussi, par mon modeste travail, rendre
hommage à ce libérateur de la pensée qu’est Darwin, à ce paisible
chercheur qui marcha simplement vers la vérité malgré les cris et les
clameurs dont on essaya d’étouffer sa voix, à ce caractère vraiment élevé
qui n’eut jamais en réponse aux insultes ineptes et haineuses que des
paroles sereines. Mais la vérité marcha cette fois d’un pas rapide, et,
durant les dernières années de sa noble et laborieuse existence, il put
voir le triomphe de l’évolution, et assister à ce mouvement émancipateur
des sciences naturelles qu’avaient provoqué ses doctrines.

Darwin a tracé la route qui menait vers des horizons nouveaux: le monde
intellectuel tout entier s’y est engagé et ceux-là même qui le
déclaraient jadis un esprit faux et superficiel, qui criaient bien haut
que ses théories étaient radicalement inconciliables avec les dogmes
et la morale, se sentant vaincus par l’universalité de la poussée
évolutionniste, en sont réduits à une honteuse capitulation. Pour ceux-
là, la marche triomphale du Darwinisme est une nouvelle et terrible
défaite.

J’estime qu’il est bon de rappeler aux consciences ces héros de la vérité
qui n’eurent d’autres armes que leur intelligence libérée des préjugés,
leur raison éclairée, leur travail opiniâtre et calme et qui surent
remplir au prix d’amertumes sans nombre la si difficile tâche d’avoir
fait accomplir à la pensée humaine un pas en avant. Entre eux, Darwin est
des premiers.

A.-F. RENARD.

Notes:

[1] La mise en oeuvre des observations et des matériaux géologiques
amassés par Darwin pendant l’Expédition du Beagle (décembre 1831 à
octobre 1836) s’étend sur une période de quatre ans, de 1842 à 1846.
Son livre sur les îles volcaniques, commencé en été 1842, fut terminé
en janvier 1844; six mois après, il mettait sur le métier ses
observations sur la géologie de l’Amérique du Sud, qu’il achevait
d’écrire en avril 1845. Durant la période qui s’étend de 1846 à 1854,
il fit paraître une série de travaux secondaires se rattachant à la
géologie et qui portent sur les poussières tombées sur les navires
dans l’Océan Atlantique
(Geol. Soc. Journ. II, 1846, pp. 26-30),
sur la géologie des îles Falkland (Geol. Soc. Journ. II, 1846, pp.
267-274), sur le transport des blocs erratiques, etc. (Geol. Soc.
Journ. IV, 1848, pp. 315-323), sur l’analogie de structure de
certaines roches volcaniques avec celles des glaciers
(Edinb. Roy.
Soc. Proc. II, 1851, pp. 17-18). Les deux volumes de son mémoire sur
les Cirripèdes parurent en 1851 et 1854 ainsi que ses monographies des
Balanidés et des Vérrucidés fossiles de la Grande-Bretagne.

[2] Darvin, les Récifs de corail, leur structure et leur
distribution
. Trad. de l’anglais d’après la 2e édition, par L.
Cosserat, Paris, 1878.

[3] Sir Archibald Geikie, The Founders of Geology, p. 282. 1897.

[4] Les mémoires que j’ai publiés sur la lithologie des îles explorées
par Darwin lors du voyage du Beagle et par les naturalistes du
Challenger, ont paru dans la collection des Reports of the
scientific Results of the voyage of H.M.S. Challenger
sous les titres
Petrology of Saint-Paul’s Rocks (Narr. vol. II, appendice B), 1882,
Petrology of volcanic Islands (Phys. Chem. Part. VII) (vol.
II, 1889). Les chapitres suivants de ce dernier mémoire portent
spécialement sur les roches décrites dans Geological Observations on
volcanic Islands
de Darwin: II, Rocks of the Cape de Verde
Islands
, p. 13. IV, Rocks of Fernando Noronha, p. 29. V, Rocks of
Ascension
, p. 39. VII, Rocks of the Falkland Islands, p. 97.

[5] Distribution and Structure of coral rocks, Geological

Observations on volcanic Island and parts of South America, by Ch.

Darwin, with Introduction by J.W. Judd, Professor of Geology in the

Normal School of Science, South Kensington.

INTRODUCTION

Pendant les dix années qui suivirent son retour en Angleterre,
après son voyage autour du Monde, Darwin se consacra surtout à la
préparation de la série d’ouvrages qui furent publiés sous le titre
général de Géologie du Voyage du Beagle. Le second volume de la
série comprend les Observations géologiques sur les îles
volcaniques, et les notes sur la géologie de l’Australie et du Cap de
Bonne-Espérance
, il parut en 1844. Les matériaux de ce volume ont
été réunis en partie au commencement du voyage, lorsque le Beagle
fit escale à San Thiago dans l’archipel du Cap-Vert, aux Rochers de
Saint-Paul et à Fernando Noronha; mais surtout durant la croisière
de retour; c’est alors que Darwin étudia les îles Galapagos, qu’il
traversa l’archipel des îles Pomotou et visita Tahiti. Après avoir
touché à la Baie des Iles dans la Nouvelle-Zélande, ainsi qu’à Sydney,
à Hobart-Town et à King George’s Sound en Australie, le Beagle,
traversant l’Océan Indien, fit voile vers le petit groupe des îles
Keeling ou Cocos, célèbre par les observations qu’y a faites Darwin,
et se dirigea ensuite vers l’île Maurice. Après une escale au Cap de
Bonne-Espérance, le navire arriva successivement à Sainte-Hélène et à
l’Ascension, et visita une seconde fois les îles du Cap-Vert avant de
rentrer en Angleterre.

Le voyage pendant lequel Darwin eut l’occasion d’étudier tant de
centres volcaniques intéressants, lui réservait au début une amère
déception. Durant la dernière année de son séjour à Cambridge il avait
lu le Personal Narrative de Humboldt et en avait extrait de longs
passages relatifs à Ténériffe. Il avait recueilli un ensemble de
renseignements en vue d’une exploration de cette île, lorsqu’on lui
proposa d’accompagner le capitaine Fitzroy à bord du Beagle. Son ami
Henslow lui avait conseillé, en le quittant, de se procurer le premier
volume des Principes de Géologie qui venait de paraître, tout en
le prémunissant contre les idées de l’auteur de cet ouvrage. Au
commencement du voyage, Darwin, accablé par un violent mal de mer qui
le confinait dans sa cabine, consacrait tous les instants de répit que
lui laissait la maladie à étudier Humboldt et Lyell. On se figure sa
déception, quand, au moment où le navire atteignait Santa-Cruz et où
le Pic de Ténériffe apparaissait au milieu des nuages, on reçut
la nouvelle que le choléra régnait dans l’île et empêchait tout
débarquement.

Une ample compensation lui était réservée, cependant, quand le
Beagle arriva à Porto-Praya dans l’île de San Thiago, la plus grande
de l’archipel du Cap-Vert. Darwin y passa trois semaines dans des
conditions favorables et c’est là qu’il commença, à proprement parler,
son oeuvre de géologue et de naturaliste. «Faire de la géologie dans
une contrée volcanique, écrit-il à son père, est chose charmante;
outre l’intérêt qui s’attache à cette étude en elle-même, elle vous
conduit dans les sites les plus beaux et les plus solitaires. Un
amateur passionné d’histoire naturelle peut seul se représenter le
plaisir qu’on éprouve à errer parmi les cocotiers, les bananiers, les
caféiers et d’innombrables fleurs sauvages. Et cette île, qui a été
pour moi si instructive et m’a prodigué tant de jouissances, est
cependant l’endroit le moins intéressant, peut-être, de tous ceux que
nous explorerons pendant notre voyage. Certes, elle est, en général,
assez stérile, mais le contraste même fait apparaître les vallées
admirablement belles. Il serait inutile de tenter la description de ce
tableau; aussi facile serait-il d’expliquer à un aveugle ce que sont
les couleurs, que de faire comprendre à quiconque n’a jamais quitté
l’Europe la différence frappante qui existe entre les paysages
tropicaux et ceux de nos contrées. Chaque fois qu’une chose attire mon
attention admirative, je la note soit dans mon journal (dont le volume
augmente), soit dans mes lettres; excusez mon enthousiasme mal traduit
par des mots. Je constate que mes échantillons s’accroissent en
nombre d’une manière étonnante, et je crois que je serai obligé d’en
expédier, de Rio, une collection en Angleterre.»

Un passage remarquable de l’Autobiographie, écrite par Darwin en
1876, témoigne de l’impression ineffaçable que lui laissa cette
première visite à une île volcanique. «La structure géologique de San
Thiago est très frappante, quoique d’une grande simplicité. Une coulée
de lave s’est étalée autrefois sur le fond de la mer, constitué par
des débris de coraux et de coquilles récentes; ces couches calcaires
ont été soumises comme à une cuisson et transformées en une roche
blanche et dure. L’île entière a été soulevée depuis cette époque,
mais l’allure de la zone de roche blanche m’a révélé un fait nouveau
et important: c’est qu’il s’est produit, plus tard, un affaissement
autour des cratères qui avaient été en activité depuis le soulèvement.
L’idée me vint alors, pour la première fois, que je pourrais peut-être
écrire un livre sur la géologie des contrées que nous allions explorer,
et cette pensée me fit tressaillir de joie. Ce fut pour moi une heure
mémorable; avec quelle netteté je me rappelle la petite falaise de lave
sous laquelle je me tenais, le soleil éblouissant et torride, quelques
plantes étranges du désert croissant aux alentours, et à mes pieds des
coraux vivants, dans les lagunes inondées par la marée.»

Au moment de cette exploration, cinq années seulement s’étaient
écoulées depuis l’époque où il suivait à Édimbourg les leçons du
professeur Jameson, qui enseignait encore la doctrine Wernerienne.
Darwin avait trouvé ces leçons «incroyablement ennuyeuses». «Le seul
effet qu’elles produisent sur moi, déclarait-il, c’est de me faire
prendre la résolution de ne lire de ma vie un livre de géologie, ni
d’étudier cette science de quelque manière que ce soit.»

Quel contraste avec les expressions dont il se sert en parlant de ses

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