Littérature et Philosophie mêlées

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OEUVRES COMPLÈTES

DE
VICTOR HUGO

            PHILOSOPHIE

                 I

             1819-1834

     LITTÉRATURE ET PHILOSOPHIE

               MÊLÉES

BUT DE CETTE PUBLICATION

Mars 1834.

Il y a dans la vie de tout écrivain consciencieux un moment où il sent
le besoin de compter avec le passé, de classer en ordre et de dater
les diverses empreintes qu’il a prises de la forme de son esprit à
différentes époques, de coordonner, tout en les mettant franchement en
lumière, les contradictions plutôt superficielles que radicales de sa
vie, et de montrer, s’il y a lieu, par quels rapports mystérieux et
intimes les idées divergentes en apparence de sa première jeunesse se
rattachent à la pensée unique et centrale qui s’est peu à peu dégagée
du milieu d’elles et qui a fini par les résorber toutes.

D’ordinaire, ces sortes d’examens de conscience, quand ils sont faits
avec bonne foi et candeur, produisent des livres du genre de celui-ci.

Ces deux volumes, en effet, ne sont autre chose que la collection de
toutes les notes que l’auteur, dans la route littéraire et politique
qu’il a déjà parcourue, a écrites çà et là, chemin faisant, depuis
quinze ans qu’il marche. Ce livre, qui ne peut offrir d’ailleurs
quelque intérêt qu’aux personnes qui aimeraient à voir de quelle façon
et à quel point un esprit loyal peut se transformer par la critique de
lui-même, dans nos temps de révolution sociale et intellectuelle, ce
livre est le complément nécessaire et naturel de la série des oeuvres
de l’auteur. Chacune des sections qu’il renferme correspond à l’un
des termes de cette série; chacun de ces morceaux a été écrit en même
temps que quelqu’un des ouvrages qui la composent, et représente, pour
qui sait bien voir, le même groupe d’idées. Ainsi le Journal d’un
jacobite de
1819 est du temps de Han d’Islande, le Journal d’un
révolutionnaire de
1830 est du temps de Notre-Dame de Paris. En
consultant les dates qu’on a eu soin de placer en tête de tous
ces fragments, ceux des lecteurs qui se plaisent à ces sortes de
comparaisons, même lorsqu’il s’agit d’ouvrages aussi peu importants
que celui-ci, pourront voir aisément à quelle oeuvre de l’auteur, à
quel moment de sa manière, à quelle phase de sa pensée sur la société
et sur l’art se rattache chacune des divisions de ce livre. Ces deux
volumes côtoient tous les autres en les reflétant. On y retrouve,
de 1819 à 1834, sur une échelle plus rapide, mais qui n’a pas moins
d’échelons, tous les changements successifs de style et de
pensée, toutes les modifications d’opinion et de forme, tous les
élargissements d’horizon politique et littéraire que les personnes qui
veulent bien suivre le développement de son esprit ont pu remarquer en
gravissant la série totale de ses oeuvres.

Ces changements, ces modifications, ces élargissements, est-ce
décadence, comme on l’a dit? est-ce progrès, comme il le croit? il
pose la question; le lecteur la décidera.

Ce qui n’est une question pour personne, il l’espère du moins, c’est
le complet désintéressement qui a présidé aux diverses modifications
de ses opinions. Les guèbres ne s’agenouillaient que devant le soleil;
lui, il ne s’agenouille que devant la vérité.

Il livre ce recueil au public en toute franchise et en toute
confiance. Dans des temps comme les nôtres, où les événements font si
rapidement changer d’aspect aux doctrines et aux hommes, il a pensé
que ce ne serait peut-être pas un spectacle sans enseignement que
le développement d’un esprit sérieux et droit qui n’a encore été
directement mêlé à aucune chose politique et qui a silencieusement
accompli toutes ses révolutions sur lui-même, sans autre but que la
satisfaction de sa conscience. Ceci est donc avant tout une oeuvre
de probité. Le premier de ces deux volumes ne contient que deux
divisions; l’une a pour titre: Journal des idées, des opinions et des
lectures d’un jeune jacobite de
1819; l’autre: Journal des idées
et des opinions d’un révolutionnaire de
1830. Comment et par quelle
série d’expériences successives le jacobite de 1819 est-il devenu le
révolutionnaire de 1830, c’est ce que l’auteur écrira peut-être un
jour; et cette toute modeste Histoire des révolutions intérieures
d’une opinion politique honnête
ne sera peut-être pas un appendice
inutile à la grande histoire des révolutions générales de notre temps.
Pourquoi, en effet, ne pas confronter plus souvent qu’on ne le fait
les révolutions de l’individu avec les révolutions de la société? Qui
sait? la petite chose éclaire quelquefois la grande. En attendant
qu’il essaye ce travail tout à la fois psychologique et historique,
individuel et universel, il croit devoir publier comme document, et
absolument tels qu’ils ont été écrits chacun dans leur temps, ces deux
journaux d’idées, l’un de 1819, l’autre de 1830, faits tous deux par
le même homme, et si différents.

Ce ne sont pas des faits qu’il faut chercher dans ces journaux. Il n’y
en a pas. Nous le répétons, ce sont des idées. Des idées à l’état de
germe dans le premier, à l’état d’épanouissement dans le second.

Le plus ancien de ces deux journaux surtout, celui qui occupe les
deux cents premières pages de ce volume, a besoin d’être lu avec une
extrême indulgence et sans que le lecteur en perde un seul instant la
date de vue, 1819. L’auteur l’offre ici, non comme oeuvre littéraire,
mais comme sujet d’étude et d’observation pour les esprits attentifs
et bienveillants qui ne dédaignent pas de chercher dans ce qu’un
enfant balbutie les rudiments de la pensée d’un homme. Aussi, pour que
cette partie du livre ait du moins le mérite de présenter une base
sincère aux études de ce genre, a-t-on eu soin de l’imprimer, sans y
rien changer, absolument telle qu’on l’a recueillie, soit dans des
publications du temps aujourd’hui oubliées, soit dans des dossiers de
notes restées manuscrites. Ce recueil représente durant deux années,
de l’âge de seize ans à l’âge de dix-huit ans, l’état de l’esprit
de l’auteur, et, par assimilation, autant qu’un échantillon aussi
incomplet peut permettre d’en juger, l’état de l’esprit d’une fraction
assez notable de la génération d’alors. Ce n’est même que parce qu’en
le généralisant ainsi, il peut offrir, jusqu’à un certain point, cette
sorte d’intérêt, qu’on a cru qu’il n’était peut-être pas tout a fait
inutile de le présenter au public. En se plaçant à ce point de vue,
tout ce que renferme ce Journal des idées d’un royaliste adolescent
d’il y a quinze ans, acquiert, à défaut de la valeur biographique
qu’un nom plus considérable en tête de ce livre pourrait seul lui
donner, cette sorte de valeur historique qui s’attache à tous les
documents honnêtes où se retrouve la physionomie d’une époque, de
quelque part qu’ils viennent. Il y a de tout dans ce journal. C’est
le profil à demi effacé de tout ce que nous nous figurions en 1819.
C’est, comme dans nos cerveaux alors, le dialogue de tous les
contraires. Il y a des recherches historiques et des rêveries, des
élégies et des feuilletons, de la critique et de la poésie; pauvre
critique! pauvre poésie surtout! Il a de petits vers badins et de
grands vers pleureurs; d’honorables et furieuses déclamations contre
les tueurs de rois; des épîtres où les hommes de 1793 sont égratignés
avec des épigrammes de 1754, espèces de petites satires sans poésie
qui caractérisent assez bien le royalisme voltairien de 1818, nuance
perdue aujourd’hui. Il y a des rêves de réforme pour le théâtre et des
voeux d’immobilité pour l’état; tous les styles qui s’essayent à la
fois, depuis le sarcasme du pamphlet jusqu’à l’ampoule oratoire;
toutes sortes d’instincts classiques mis au service d’une pensée
d’innovation littéraire; des plans de tragédies faits au collège; des
plans de gouvernement faits à l’école. Tout cela va, vient, avance,
recule, se mêle, se coudoie, se heurte, se contredit, se querelle,
croit, doute, tâtonne, nie, affirme, sans but visible, sans ordre
extérieur, sans loi apparente; et cependant, au fond de toutes ces
choses, nous le croyons du moins, il y a une loi, un ordre, un but.
Au fond, comme à la surface, il y a ce qui fera peut-être pardonner
à l’auteur l’insuffisance du talent et la faillibilité de l’esprit,
droiture, honneur, conviction, désintéressement; et au milieu de
toutes les idées contradictoires qui bruissent à la fois dans ce chaos
d’illusions généreuses et de préjugés loyaux, sous le flot le plus
obscur, sous l’entassement le plus désordonné, on sent poindre et se
mouvoir un élément qui s’assimilera un jour tous les autres, l’esprit
de liberté, que les instincts de l’auteur appliqueront d’abord à
l’art, puis, par un irrésistible entraînement de logique, à la
société; de façon que chez lui, dans un temps donné, aidées, il est
vrai, par l’expérience et la récolte de faits de chaque jour, les
idées littéraires corrigeront les idées politiques.

Tel qu’il est donc, ce Journal d’un jeune jacobite de 1819 ne nous
paraît pas complètement dépourvu de signification, ne fût-ce qu’à
cause de l’espèce de jour douteux qui flotte sur toutes ces idées
ébauchées, sorte de lumière indécise faite de deux rayons opposés
qui viennent l’un du couchant, l’autre de l’orient, crépuscule du
monarchisme politique qui finit, aube de la révolution littéraire qui
commence.

Immédiatement après ce Journal des idées d’un royaliste de 1819,
l’auteur a cru devoir placer ce qu’il a intitulé: Journal des idées
d’un révolutionnaire de
1830. A onze ans d’intervalle, voilà le même
esprit, transformé. L’auteur pense que tous ceux de nos contemporains
qui feront, de bonne foi le même repli sur eux-mêmes, ne trouveront
pas des modifications moins profondes dans leur pensée, s’ils ont
eu la sagesse et le désintéressement de lui laisser son libre
développement en présence des faits et des résultats.

Quant à ce dernier résultat en lui-même, voici de quelle manière il
s’est formé. Après la révolution de juillet, pendant les derniers mois
de 1830 et les premiers mois de 1831, l’auteur reçut de l’ébranlement
que les événements donnaient alors à toute chose des impressions
telles, qu’il lui fut impossible de ne pas en laisser trace quelque
part. Il voulut constater, en s’en rendant compte sur-le-champ, de
quelle façon et jusqu’à quelle profondeur chacun des faits plus
ou moins inattendus qui se succédaient troublait la masse d’idées
politiques qu’il avait amassée goutte à goutte depuis dix ans. A
mesure qu’un fait nouveau dégageait en lui une idée nouvelle, il
enregistrait, non le fait, mais l’idée. De là ce journal.

On a cru devoir donner ce titre, journal, aux deux divisions qui
composent le premier volume de ce livre, parce qu’il a semblé que,
de tous les titres possibles, c’était encore celui qui convenait le
mieux. Cependant, afin qu’on ne cherche pas dans ce livre autre chose
que ce qu’il renferme, et qu’on ne s’attende pas à trouver dans
ces deux journaux une peinture historique, ou biographique, ou
anecdotique, avec curiosités, particularités et noms propres, de
l’année 1819 et de l’année 1830, nous insistons sur ce point, que
ces deux journaux contiennent, non les faits, mais seulement le
retentissement des faits.

La formation de la seconde partie de cette collection n’a besoin que
de quelques mots pour s’expliquer d’elle-même.

C’est une série de fragments écrits à diverses époques, et publiés
pour la plupart dans les recueils du temps où ils ont été écrits. Ces
fragments sont disposés par ordre chronologique; et ceux des lecteurs
qui, en lisant chaque morceau, voudront ne point oublier la date qu’il
porte, pourront remarquer de quelle façon l’idée de l’auteur mûrit
d’année en année et dans la forme et dans le fond, depuis l’étude sur
Voltaire, qui est de 1823, jusqu’à l’étude sur Mirabeau, qui est
de 1834. C’est d’ailleurs peut-être la seule chose frappante de
ce volume, à la composition duquel n’a été mêlé aucun arrangement
artificiel, qu’il commence par le nom de Voltaire et finisse par le
nom de Mirabeau. Cela montrerait, s’il n’en existait pas d’ailleurs
beaucoup d’autres exemples à côté desquels celui-ci ne vaut pas la
peine d’être compté, à quel point le dix-huitième siècle préoccupe
le dix-neuvième. Voltaire, en effet, c’est le dix-huitième siècle
système; Mirabeau, c’est le dix-huitième siècle action.

Le premier de ces deux volumes enserre onze années de la vie
intellectuelle de l’auteur, de 1819 à 1830. Le deuxième contient
également onze années, de 1823 à 1834. Mais comme une partie de ce
deuxième volume rentre dans l’intervalle de 1819 à 1830, les deux
volumes réunis n’offrent le mouvement en bien ou en mal de la pensée
de celui qui les a écrits que sur une échelle de quinze années, de
1819 à 1834.

Nous ne ferons aucune observation sur les dépouillements de style
et de manière que la critique y pourra noter de saison en saison.
L’esprit de tout écrivain progressif doit être comme le platane, dont
l’écorce se renouvelle à mesure que le tronc grossit.

Pour finir ce que nous avons à dire de ce livre, si l’on nous
demandait de le caractériser d’un mot, nous dirions que ce n’est autre
chose qu’une sorte d’herbier où la pensée de l’auteur a déposé,
sous étiquette, un échantillon tel quel de ses diverses floraisons
successives.

Que le lecteur de bonne foi compare, et juge si la loi selon laquelle
s’est développée cette pensée est bonne ou mauvaise.

Maintenant il se rencontrera peut-être des esprits bienveillants et
sérieux qui demanderont à l’auteur quelle est la formule actuelle de
ses opinions sur la société et sur l’art.

L’espace lui manque ici pour répondre à la première de ces deux
questions. Ce serait un livre tout entier à faire; il le fera quelque
jour. Des matières si graves veulent être traitées à fond et ne
sauraient être utilement abordées dans un avant-propos. Le peu de
pages qui nous reste morcellerait la pensée de l’auteur sans profit,
car il serait impossible de détacher, pour des proportions si exiguës,
rien de fini, d’organisé et de complet d’un bloc d’idées où tout se
tient et fait ensemble. De quelque façon que nous nous y prissions, il
y aurait toujours des afférences latérales sur lesquelles il faudrait
s’expliquer, des choses purement affirmées faute de marge pour
les démontrer, des préliminaires supposés admis, des conséquences
tronquées, d’autres qui se ramifieraient trop à l’étroit; en un mot,
des tangentes et des sécantes dont les extrémités dépasseraient les
limites de cette préface.

En attendant qu’il puisse se dérouler complètement et à l’aise dans un
écrit spécial, l’auteur croit pouvoir dire dès à présent que, quoique
le Journal d’un révolutionnaire de 1830 renferme beaucoup de choses
radicalement vraies selon lui, sa pensée politique actuelle est
cependant plutôt représentée par les dernières pages du second de ces
deux volumes que par les dernières pages du premier. Si jamais, dans
ce grand concile des intelligences où se débattent de la presse à la
tribune tous les intérêts généraux de la civilisation du dix-neuvième
siècle, il avait la parole, lui si petit en présence de choses si
grandes, il la prendrait sur l’ordre du jour seulement, et il ne
demanderait qu’une chose pour commencer: la substitution des questions
sociales aux questions politiques.

Une fois son intention politique ainsi esquissée, il croit pouvoir
répondre avec plus de détail aux personnes qui le questionneraient sur
son intention littéraire. Ici il peut être plus aisément et plus vite
compris; tout ce qu’il a écrit jusqu’à ce jour sert de commentaire à
ses paroles. Qu’on lui permette donc quelques développements sur un
sujet plus important qu’on ne le pense communément. Quand on creuse
l’art, au premier coup de pioche on entame les questions littéraires,
au second, les questions sociales.

L’art est aujourd’hui à un bon point. Les querelles de mots ont fait

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