Nouveaux Contes à Ninon

Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online
Distributed Proofreading Team. This file was produced from
images generously made available by the ibliothèque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.

NOUVEAUX CONTES A NINON

EMILE ZOLA

TABLE DES MATIÈRES

A NINON

  CONTES

  Un bain

  Les fraises

  Le grand Michu

  Le jeûne

  Les épaules de la marquise

  Mon voisin Jacques

  Le paradis des chats

  Lili

  La légende du Petit-Manteau bleu de l’amour

  Le forgeron

  Le chômage

  Le petit village

SOUVENIRS

  LES QUATRE JOURNÉES DE JEAN GOURDON

  I.—Printemps

  II.—Été

  III.—Automne

  IV.—Hiver

A NINON

Il y a juste dix ans, ma chère âme, que je t’ai conté mes premiers
contes. Quels beaux amoureux nous étions alors! J’arrivais de cette
terre de Provence, où j’ai grandi si libre, si confiant, si plein de
tous les espoirs de la vie. J’étais à toi, à toi seule, à ta
tendresse, à ton rêve.

Te souviens-tu, Ninon? Le souvenir est aujourd’hui l’unique joie où
mon coeur se repose. Jusqu’à vingt ans, nous avons battu ensemble les
sentiers. J’entends tes petits pieds sur la terre dure; j’aperçois des
bouts de ta jupe blanche au ras des herbes folles; je sens ton haleine
parmi de lointains souffles de sauge, qui m’arrivent comme des
bouffées de jeunesse. Et les heures charmantes se précisent: c’était
un matin, sur la berge, au bord de l’eau réveillée à peine, toute
pure, toute rosé des premières rougeurs du ciel; c’était une
après-midi, dans les arbres, dans un trou de feuilles, avec la
campagne écrasée, dormant autour de nous, sans un frisson; c’était un
soir, au milieu d’un pré, lentement noyé sous le flot bleuâtre du
crépuscule, qui coulait des coteaux; c’était une nuit, marchant le
long d’une route interminable, allant tous deux à l’inconnu,
insoucieux des étoiles elles-mêmes, au seul bonheur de laisser la
ville, de nous perdre loin, très-loin, au fond de l’ombre discrète. Te
souviens-tu, Ninon?

Quelle vie heureuse! Nous étions lâchés dans l’amour, dans l’art, dans
le songe. Il n’est pas de buisson qui n’ait caché nos baisers, étouffé
nos causeries. Je t’emmenais, je te promenais, comme la vivante poésie
de mon enfance. A nous deux, nous avions le ciel, la terre, et les
arbres, et les eaux, jusqu’aux roches nues qui fermaient l’horizon. Il
me semblait, à cet âge, qu’en ouvrant les bras, j’allais prendre toute
la campagne sur ma poitrine, pour lui donner un baiser de paix. Je me
sentais des forces, des désirs, des bontés de géant. Nos courses de
gamins échappés, nos amours d’oiseaux libres, m’avaient inspiré un
grand mépris du monde, une tranquille croyance aux seules énergies de
la vie. Oui, c’est dans tes tendresses de toutes les heures, mon amie,
que j’ai fait jadis cette provision de courage, dont mes compagnons,
plus tard, se sont si souvent étonnés. Les illusions de nos coeurs
étaient des armures d’acier fin, qui me protègent encore.

Je te quittai, je quittai cette Provence dont tu étais l’âme, et ce
fut toi que, dès la veille de la lutte, j’invoquais comme une bonne
sainte. Tu eus mon premier livre. Il était tout plein de ton être,
tout parfumé du parfum de tes cheveux. Tu m’avais envoyé au combat,
avec un baiser au front, en amante brave qui veut la victoire du
soldat qu’elle aime. Et moi, je ne me souvenais toujours que de ce
baiser, je ne pensais qu’à toi, je ne pouvais parler que de toi.

Dix ans se sont écoulés. Ah! ma chère âme, que de tempêtes ont grondé,
que d’eau noire, que de débâcles ont passé depuis ce temps sous les
ponts croulants de mes rêves! Dix ans de travaux forcés, dix ans
d’amertume, de coups donnés et reçus, d’éternel combat! J’ai le coeur
et le cerveau tout balafrés de blessures. Si tu voyais ton amoureux de
jadis, ce grand garçon souple qui rêvait de déplacer les montagnes
d’une chiquenaude, si tu le voyais passer dans le jour blafard de
Paris, la face terreuse, alourdi de lassitude, tu grelotterais, ma
pauvre Ninon, en regrettant les clairs soleils, les midis ardents,
éteints à jamais. Certains soirs, je suis si brisé, que j’ai une envie
lâche de m’asseoir au bord de la route, quitte à m’endormir pour
toujours dans le fossé. Et sais-tu, Ninon, ce qui me pousse sans cesse
en avant, ce qui me rend du coeur, à chaque faiblesse? C’est ta voix,
ma bien-aimée, ta voix lointaine, ton filet de voix pure qui me crie
mes serments.

Certes, je te sais fille de courage. Je puis te montrer mes plaies, tu
ne m’en aimeras que mieux. Cela me soulagera de me plaindre à toi, qui
me consoleras. Je n’ai pas quitté la plume un seul jour, mon amie; je
me suis battu en soldat qui a son pain à gagner; si la gloire vient,
elle m’empêchera de manger mon pain sec. Que de besogne mauvaise, et
dont j’ai encore le dégoût à la gorge! Pendant dix ans, j’ai alimenté
comme tant d’autres du meilleur de moi la fournaise du journalisme. De
ce labeur colossal, il ne reste rien, qu’un peu de cendre. Feuilles
jetées au vent, fleurs tombées à la boue, mélange de l’excellent et du
pire, gâché dans l’auge commune. J’ai touché à toutes choses, je me
suis sali les mains dans ce torrent de médiocrité trouble qui coule à
pleins bords. Mon amour de l’absolu saignait, au milieu de ces
niaiseries, si grosses d’importance le matin, si oubliées le soir.
Lorsque je rêvais quelque coup de pouce éternel donné dans le granit,
quelque oeuvre de vie plantée debout à jamais, je soufflais des bulles
de savon que crevait l’aile des mouches ronflantes au soleil. J’aurais
glissé à l’hébétement d’un métier si, dans mon amour de la force, je
n’avais eu une consolation, celle de cette production incessante, qui
me rompait à toutes les fatigues.

Puis, mou amie, j’étais armé en guerre. Tu ne saurais croire les
soulèvements de colère que la sottise produisait en moi. J’avais la
passion de mes opinions, j’aurais voulu enfoncer mes croyances dans la
gorge des autres. Un livre me rendait malade, un tableau me
désespérait comme une catastrophe publique; je vivais dans une
bataille continue d’admiration et de mépris. En dehors des lettres, en
dehors de l’art, le monde n’était plus. Et quels coups de plume, quels
chocs furieux pour faire la place nette! Aujourd’hui, je hausse les
épaules. Je suis un vieil endurci dans le mal, j’ai gardé ma foi, je
crois même être plus intraitable encore; mais je me contente de
m’enfermer et de travailler. C’est la seule façon de discuter
sainement; car les oeuvres ne sont que des arguments, dans l’éternelle
discussion du beau.

Tu penses bien que je ne suis pas sorti intact de la bataille. J’ai
des cicatrices un peu partout, je te l’ai dit, au cerveau et au coeur.
Je ne riposte plus, j’attends qu’on s’habitue à mon air. Peut-être
ainsi pourrai-je te revenir entier. C’est que, mon amie, j’ai quitté
nos galants sentiers d’amoureux, où les fleurs poussent, où l’on ne
cueille que des sourires. J’ai pris la grand’route, grise de
poussière, aux arbres maigres; je me suis même, je le confesse, arrêté
curieusement devant des chiens crevés, au coin des bornes; j’ai parlé
de vérité, j’ai prétendu qu’on pouvait tout écrire, j’ai voulu prouver
que l’art est dans la vie et non ailleurs. Naturellement, on m’a
poussé au ruisseau. Moi, Ninon, moi qui ai employé ma jeunesse à
glaner pour ton corsage les paquerettes et les bluets!

Tu me pardonneras mes infidélités d’amant. Les hommes ne peuvent
rester toujours dans les jupes des filles. Il vient une heure où vos
fleurs sont trop douces. Tu te rappelles la pâle soirée d’automne, la
soirée de nos adieux? C’est au sortir de tes bras frêles, que la
vérité m’a emporté dans ses dures mains. J’ai été fou d’analyse
exacte. Après les travaux courants, je prenais mes nuits, j’écrivais
page à page les livres qui me hantaient. Si j’ai un orgueil, j’ai
celui de cette volonté, dont l’effort m’a tiré lentement des besognes
du métier. J’ai mangé, sans rien vendre de mes croyances. Je te devais
ces confidences, à toi qui as le droit de savoir quel homme est devenu
l’enfant dont tu as protégé les débuts.

Aujourd’hui, ma seule souffrance est d’être seul. Le monde finit à la
grille de mon jardin. Je me suis enfermé chez moi pour ne mettre que
le travail dans ma vie, et je me suis si bien enfermé, que personne ne
vient plus. C’est pourquoi, ma chère âme, j’ai évoqué ton souvenir, au
milieu de la lutte. J’étais trop seul, après dix ans de séparation; je
voulais te revoir, te baiser les cheveux, te dire que je t’aime
toujours. Cela me soulage. Viens, et n’aie point peur, je ne suis pas
si noir qu’on me fait. Je t’assure, je t’aime toujours, je rêve
d’avoir encore des rosés, pour en mettre un bouquet à ton sein. J’ai
des envies de laitage. Si je ne craignais de faire rire, je
t’emmènerais sous quelque charmille, avec un mouton blanc, pour nous
dire tous les trois des choses tendres.

Et sais-tu ce que j’ai fait, Ninon, pour te retenir auprès de moi

Pages: First | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | ... | Next → | Last | Single Page