Contes à Ninon

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ÉMILE ZOLA

CONTES Á NINON

TABLE DES MATIÈRES

A NINON

SIMPLICE
LE CARNET DE DANSE
CELLE QUI M’AIME
LA FÉE AMOUREUSE
LE SANG
LES VOLEURS ET L’ÂNE
SOEUR-DES-PAUVRES

AVENTURES DU GRAND SIDOINE ET DU PETIT MÉDÉRIC

I. Mes héros

II. Ils se mettent en campagne

III. Léger aperçu sur les momies

IV. Les poings de Sidoine

V. Le discours de Médéric

VI. Médéric mange des mûres

VII. Où Sidoine devient bavard.

VIII. L’aimable Primevère, reine du royaume des

Heureux.

IX. Où Médéric vulgarise la Géographie,

l’Astronomie, l’Histoire, la Théologie, la

Philosophie, les Sciences exactes, les Sciences

naturelles et autres menues Sciences.

X. De diverses rencontres, étranges et imprévues,

que firent Sidoine et Médéric.

XI. Une école modèle.

XII. Morale.

A NINON

Les voici donc, mon amie, ces libres récits de notre jeune âge, que je
t’ai contés dans les campagnes de ma chère Provence, et que tu
écoutais d’une oreille attentive, en suivant vaguement du regard les
grandes lignes bleues des collines lointaines.

Les soirs de mai, à l’heure où la terre et le ciel s’anéantissaient
avec lenteur dans une paix suprême, je quittais la ville et gagnais
les champs: les coteaux arides, couverts de ronces et de genévriers;
ou bien les bords de la petite rivière, ce torrent de décembre, si
discret aux beaux jours; ou encore un coin perdu de la plaine, tiède
des embrasements de midi, vastes terrains jaunes et rouges, plantés
d’amandiers aux branches maigres, de vieux oliviers grisonnants et de
vignes laissant traîner sur le sol leurs ceps entrelacés.

Pauvre terre desséchée, elle flamboie au soleil, grise et nue, entre
les prairies grasses de la Durance et les bois d’orangers du littoral.
Je l’aime pour sa beauté âpre, ses roches désolées, ses thyms et ses
lavandes. Il y a dans celle vallée stérile je ne sais quel air brûlant
de désolation: un étrange ouragan de passion semble avoir soufflé sur
la contrée; puis, un grand accablement s’est fait, et les campagnes,
ardentes encore, se sont comme endormies dans un dernier désir.
Aujourd’hui, au milieu de mes forêts du Nord, lorsque je revois en
pensée ces poussières et ces cailloux, je me sens un amour profond
pour cette patrie sévère qui n’est pas la mienne. Sans doute, l’enfant
rieur et les vieilles roches chagrines s’étaient autrefois pris de
tendresse; et, maintenant, l’enfant devenu homme dédaigne les prés
humides, les verdures noyées, amoureux des grandes routes blanches et
des montagnes brûlées, où son âme, fraîche de ses quinze ans, a rêvé
ses premiers songes.

Je gagnais les champs. Là, au milieu des terres labourées ou sur les
dalles des coteaux, lorsque je m’étais couché à demi, perdu dans cette
paix qui tombait des profondeurs du ciel, je te trouvais, en tournant
la tête, mollement couchée à ma droite, pensive, le menton dans la
main, me regardant de tes grands yeux. Tu étais l’ange de mes
solitudes, mon bon ange gardien que j’apercevais près de moi, quelle
que fût ma retraite; tu lisais dans mon coeur mes secrets désirs, tu
t’asseyais partout à mon côté, ne pouvant être où je n’étais pas.
Aujourd’hui, j’explique ainsi ta présence de chaque soir. Autrefois,
sans jamais le voir venir, je n’avais point d’étonnement à rencontrer
sans cesse tes clairs regards: je te savais fidèle, toujours en moi.

Ma chère âme, tu me rendais plus douces les tristesses des soirées
mélancoliques. Tu avais la beauté désolée de ces collines, leur pâleur
de marbre, rougissante aux derniers baisers du soleil. Je ne sais
quelle pensée éternelle élevait ton front et grandissait tes yeux.
Puis, lorsqu’un sourire passait sur tes lèvres paresseuses, on eût
dit, dans la jeunesse et la splendeur soudaine de ton visage, ce rayon
de mai qui fait monter toutes fleurs et toutes verdures de cette terre
frémissante, fleurs et verdures d’un jour que brûlent les soleils de
juin. Il existait, entre toi et les horizons, de secrètes harmonies
qui me faisaient aimer les pierres des sentiers. La petite rivière
avait ta voix; les étoiles, à leur lever, regardaient de ton regard;
toutes choses, autour de moi, souriaient de ton sourire. Et toi,
donnant ta grâce à cette nature, tu en prenais les sévérités
passionnées. Je vous confondais l’une avec l’autre. A te voir, j’avais
conscience de son ciel libre, et, lorsque mes yeux interrogeaient la
vallée, je retrouvais tes lignes souples et fortes dans les
ondulations des terrains. C’est à vous comparer ainsi que je me mis à
vous aimer follement toutes deux, ne sachant laquelle j’adorais
davantage, de ma chère Provence ou de ma chère Ninon.

Chaque matin, mon amie, je me sens des besoins nouveaux de te
remercier des jours d’autrefois. Tu fus charitable et douce, de
m’aimer un peu et de vivre en moi; dans cet âge où le coeur souffre
d’être seul, tu m’apportas ton coeur pour épargner au mien toute
souffrance. Si tu savais combien de pauvres âmes meurent aujourd’hui
de solitude! Les temps sont durs à ces âmes faites d’amour. Moi, je
n’ai pas connu ces misères. Tu m’as présenté à toute heure un visage
de femme à adorer; tu as peuplé mon désert, te mêlant à mon sang,
vivante dans ma pensée. Et moi, perdu en ces amours profondes,
j’oubliais, te sentant en mon être. La joie suprême de notre hymen me
faisait traverser en paix cette rude contrée des seize ans, où tant de
mes compagnons ont laissé des lambeaux de leurs coeurs.

Créature étrange, aujourd’hui que tu es loin de moi et que je puis
voir clair en mon âme, je trouve un âpre plaisir à étudier pièce à
pièce nos amours. Tu étais femme, belle et ardente, et je t’aimais en
époux. Puis, je ne sais comment, parfois tu devenais une soeur, sans
cesser d’être une amante; alors, je t’aimais en amant et en frère à la
fois, avec toute la chasteté de l’affection, tout l’emportement du
désir. D’autres fois, je trouvais en toi un compagnon, une robuste
intelligence d’homme, et toujours aussi une enchanteresse, une
bien-aimée, dont je couvrais le visage de baisers, tout en lui en
serrant la main en vieux camarade. Dans la folie de ma tendresse, je
donnais ton beau corps que j’aimais tant, à chacune de mes affections.
Songe divin, qui me faisait adorer en toi chaque créature, corps et
âme, de toute ma puissance, en dehors du sexe et du sang. Tu
contentais à la fois les ardeurs de mon imagination, les besoins de
mon intelligence. Ainsi tu réalisais le rêve de l’ancienne Grèce,
l’amante faite homme, aux exquises élégances de forme, à l’esprit
viril, digne de science et de sagesse. Je t’adorais de tous mes
amours, toi qui suffisais à mon être, toi dont la beauté innommée
m’emplissait de mon rêve. Lorsque je sentais en moi ton corps souple,
ton doux visage d’enfant, ta pensée faite de ma pensée, je goûtais
dans son plein cette volupté inouïe, vainement cherchée aux anciens
âges, de posséder une créature par tous les nerfs de ma chair, toutes
les affections de mon coeur, toutes les facultés de mon intelligence.

Je gagnais les champs. Couché sur la terre, appuyant ta tête sur ma
poitrine, je te parlais pendant de longues heures, le regard perdu
dans l’immensité bleue de tes yeux. Je te parlais, insoucieux de mes
paroles, selon mon caprice du moment. Parfois, me penchant vers toi,
comme pour te bercer, je m’adressais à une petite fille naïve, qui ne
veut point dormir et que l’on endort avec de belles histoires, leçons
de charité et de sagesse; d’autres fois, mes lèvres sur tes lèvres, je
contais à une bien-aimée les amours des fées ou les tendresses
charmantes de deux jeunes amants; plus souvent encore, les jours où je
souffrais de la sotte méchanceté de mes compagnons, et ces jours-là
réunis ont fait les années de ma jeunesse, je te prenais la main,
l’ironie aux lèvres, le doute et la négation au coeur, me plaignant à
un frère des misères de ce monde, dans quelque conte désolant, satire
pleine de larmes. Et toi, te pliant à mes caprices, tout en restant
femme et épouse, tu étais tour à tour petite fille naïve, bien-aimée,
frère consolateur. Tu entendais chacun de mes langages. Sans jamais
répondre, tu m’écoutais, me laissant lire dans tes yeux les émotions,
les gaietés et les tristesses de mes récits. Je t’ouvrais mon âme
toute large, désireux de ne rien cacher. Je ne te traitais point comme
ces amantes communes auxquelles les amants mesurent leurs pensées: je
me donnais entier, sans jamais veiller à mes discours. Aussi, quels
longs bavardages, quelles histoires étranges, filles du rêve! quels
récits décousus, où l’invention s’en allait au hasard, et dont les
seuls épisodes supportables étaient les baisers que nous échangions!
Si quoique passant nous eût épiés le soir, au pied de nos rochers, je
ne sais quelle singulière figure il eût faite à entendre mes paroles
libres, et à te voir les comprendre, ma petite fille naïve, ma
bien-aimée, mon frère consolateur.

Hélas! ces beaux soirs ne sont plus. Un jour est venu où j’ai dû vous
quitter, toi et les champs de Provence. Te souviens-tu, mon beau rêve,
nous nous sommes dit adieu, par une soirée d’automne, au bord de la
petite rivière. Les arbres dépouillés rendaient les horizons plus
vastes et plus mornes; la campagne, à cette heure avancée, couverte de
feuilles sèches, humide des premières pluies, s’étendait noire, avec
de grandes taches jaunes, comme un immense tapis de bure. Au ciel, les
derniers rayons s’effaçaient, et, du levant, montait la nuit,
menaçante de brouillards, nuit sombre que devait suivre une aube
inconnue. Il en était de ma vie comme de ce ciel d’automne; l’astre de
ma jeunesse venait de disparaître, la nuit de l’âge montait, me
gardant je ne savais quel avenir. Je me sentais des besoins cuisants
de réalité; je me trouvais las du songe, las du printemps, las de toi,
ma chère âme, qui échappais à mes étreintes et ne pouvais, devant mes
larmes, que me sourire avec tristesse. Nos amours divines étaient bien
finies; elles avaient, comme toutes choses, vécu leur saison. C’est
alors, voyant que tu te mourais en moi, que j’allai au bord de la
petite rivière, dans la campagne moribonde, te donner mes baisers du
départ. Oh! l’amoureuse et triste soirée! Je te baisai, ma blanche
mourante, j’essayai une dernière fois de te rendre la vie puissante de
les beaux jours; je ne pus, car j’étais moi-même ton bourreau. Tu
montas en moi plus haut que le corps, plus haut que le coeur, et tu ne
fus plus qu’un souvenir.

Voici bientôt sept ans que je t’ai quittée. Depuis le jour des adieux,
dans mes joies et dans mes chagrins, j’ai souvent écouté ta voix, la
voix caressante d’un souvenir, qui me demandait les contes de nos
soirées de Provence.

Je ne sais quel écho de nos roches sonores répond dans mon coeur. Toi

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