La Bête humaine

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This is #17 in Zola’s “Les Rougon-Macquart” series.

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LES ROUGON-MACQUART

Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second empire

LA BÊTE HUMAINE

ÉMILE ZOLA

I

En entrant dans la chambre, Roubaud posa sur la table le pain
d’une livre, le pâté et la bouteille de vin blanc. Mais, le
matin, avant de descendre à son poste, la mère Victoire avait dû
couvrir le feu de son poêle, d’un tel poussier, que la chaleur
était suffocante. Et le sous-chef de gare, ayant ouvert une
fenêtre, s’y accouda.

C’était impasse d’Amsterdam, dans la dernière maison de droite,
une haute maison où la Compagnie de l’Ouest logeait certains de
ses employés. La fenêtre, au cinquième, à l’angle du toit
mansardé qui faisait retour, donnait sur la gare, cette tranchée
large trouant le quartier de l’Europe, tout un déroulement
brusque de l’horizon, que semblait agrandir encore, cet
après-midi-là, un ciel gris du milieu de février, d’un gris
humide et tiède, traversé de soleil.

En face, sous ce poudroiement de rayons, les maisons de la rue de
Rome se brouillaient, s’effaçaient, légères. A gauche, les
marquises des halles couvertes ouvraient leurs porches géants,
aux vitrages enfumés, celle des grandes lignes, immense, où
l’oeil plongeait, et que les bâtiments de la poste et de la
bouillotterie séparaient des autres, plus petites, celles
d’Argenteuil, de Versailles et de la Ceinture; tandis que le pont
de l’Europe, à droite, coupait de son étoile de fer la tranchée,
que l’on voyait reparaître et filer au-delà, jusqu’au tunnel des
Batignolles. Et, en bas de la fenêtre même, occupant tout le
vaste champ, les trois doubles voies qui sortaient du pont, se
ramifiaient, s’écartaient en un éventail dont les branches de
métal, multipliées, innombrables, allaient se perdre sous les
marquises. Les trois postes d’aiguilleur, en avant des arches,
montraient leurs petits jardins nus. Dans l’effacement confus
des wagons et des machines encombrant les rails, un grand signal
rouge tachait le jour pâle.

Pendant un instant, Roubaud s’intéressa, comparant, songeant à sa
gare du Havre. Chaque fois qu’il venait de la sorte passer un
jour à Paris, et qu’il descendait chez la mère Victoire, le
métier le reprenait. Sous la marquise des grandes lignes,
l’arrivée d’un train de Mantes avait animé les quais; et il
suivit des yeux la machine de manoeuvre, une petite
machine-tender, aux trois roues basses et couplées, qui
commençait le débranchement du train, alerte besogneuse,
emmenant, refoulant les wagons sur les voies de remisage. Une
autre machine, puissante celle-là, une machine d’express, aux
deux grandes roues dévorantes, stationnait seule, lâchait par sa
cheminée une grosse fumée noire, montant droit, très lente dans
l’air calme. Mais toute son attention fut prise par le train de
trois heures vingt-cinq, à destination de Caen, empli déjà de ses
voyageurs, et qui attendait sa machine. Il n’apercevait pas
celle-ci, arrêtée au-delà du pont de l’Europe; il l’entendait
seulement demander la voie, à légers coups de sifflet pressés, en
personne que l’impatience gagne. Un ordre fut crié, elle
répondit par un coup bref qu’elle avait compris. Puis, avant la
mise en marche, il y eut un silence, les purgeurs furent ouverts,
la vapeur siffla au ras du sol, en un jet assourdissant. Et il
vit alors déborder du pont cette blancheur qui foisonnait,
tourbillonnante comme un duvet de neige, envolée à travers les
charpentes de fer. Tout un coin de l’espace en était blanchi,
tandis que les fumées accrues de l’autre machine élargissaient
leur voile noir. Derrière, s’étouffaient des sons prolongés de
trompe, des cris de commandement, des secousses de plaques
tournantes. Une déchirure se produisit, il distingua, au fond,
un train de Versailles et un train d’Auteuil, l’un montant,
l’autre descendant, qui se croisaient.

Comme Roubaud allait quitter la fenêtre, une voix qui prononçait
son nom, le fit se pencher. Et il reconnut, au-dessous, sur la
terrasse du quatrième, un jeune homme d’une trentaine d’années,
Henri Dauvergne, conducteur-chef, qui habitait là en compagnie de
son père, chef adjoint des grandes lignes, et de ses soeurs,
Claire et Sophie, deux blondes de dix-huit et vingt ans,
adorables, menant le ménage avec les six mille francs des deux
hommes, au milieu d’un continuel éclat de gaieté. On entendait
l’aînée rire, pendant que la cadette chantait, et qu’une cage,
pleine d’oiseaux des îles, rivalisait de roulades.

—Tiens! monsieur Roubaud, vous êtes donc à Paris?… Ah! oui,
pour votre affaire avec le sous-préfet!

De nouveau accoudé, le sous-chef de gare expliqua qu’il avait dû
quitter Le Havre, le matin même, par l’express de six heures
quarante. Un ordre du chef de l’exploitation l’appelait à Paris,
on venait de le sermonner d’importance. Heureux encore de n’y
avoir pas laissé sa place.

—Et madame? demanda Henri.

Madame avait voulu venir, elle aussi, pour des emplettes. Son
mari l’attendait là, dans cette chambre dont la mère Victoire
leur remettait la clef, à chacun de leurs voyages, et où ils
aimaient déjeuner, tranquilles et seuls, pendant que la brave
femme était retenue en bas, à son poste de la salubrité. Ce
jour-là, ils avaient mangé un petit pain à Mantes, voulant se
débarrasser de leurs courses d’abord. Mais trois heures étaient
sonnées, il mourait de faim.

Henri, pour être aimable, posa encore une question:

—Et vous couchez à Paris?

Non, non! ils retournaient tous deux au Havre le soir, par
l’express de six heures trente. Ah bien! oui, des vacances! On
ne vous dérangeait que pour vous flanquer votre paquet, et tout
de suite à la niche!

Un moment, les deux employés se regardèrent, en hochant la tête.
Mais ils ne s’entendaient plus, un piano endiablé venait
d’éclater en notes sonores. Les deux soeurs devaient taper
dessus ensemble, riant plus haut, excitant les oiseaux des îles.
Alors, le jeune homme, qui s’égayait à son tour, salua, rentra
dans l’appartement; et le sous-chef, seul, demeura un instant les
yeux sur la terrasse, d’où montait toute cette gaieté de
jeunesse. Puis, les regards levés, il aperçut la machine qui
avait fermé ses purgeurs, et que l’aiguilleur envoyait sur le
train de Caen. Les derniers floconnements de vapeur blanche se
perdaient, parmi les gros tourbillons de fumée noire, salissant
le ciel. Et il rentra, lui aussi, dans la chambre.

Devant le coucou qui marquait trois heures vingt, Roubaud eut un
geste désespéré. A quoi diable Séverine pouvait-elle s’attarder
ainsi? Elle n’en sortait plus, lorsqu’elle était dans un
magasin. Pour tromper la faim qui lui labourait l’estomac, il
eut l’idée de mettre la table. La vaste pièce, à deux fenêtres,
lui était familière, servant à la fois de chambre à coucher, de
salle à manger et de cuisine, avec ses meubles de noyer, son lit
drapé de cotonnade rouge, son buffet à dressoir, sa table ronde,
son armoire normande. Il prit, dans le buffet, des serviettes,
des assiettes, des fourchettes et des couteaux, deux verres.
Tout cela était d’une propreté extrême, et il s’amusait à ces
soins de ménage, comme s’il eût joué à la dînette, heureux de la
blancheur du linge, très amoureux de sa femme, riant lui-même du
bon rire frais dont elle allait éclater, en ouvrant la porte.
Mais, lorsqu’il eut posé le pâté sur une assiette, et placé, à
côté, la bouteille de vin blanc, il s’inquiéta, chercha des yeux.
Puis, vivement, il tira de ses poches deux paquets oubliés, une
petite boîte de sardines et du fromage de gruyère.

La demie sonna. Roubaud marchait de long en large, tournant, au
moindre bruit, l’oreille vers l’escalier. Dans son attente
désoeuvrée, en passant devant la glace, il s’arrêta, se regarda.
Il ne vieillissait point, la quarantaine approchait, sans que le
roux ardent de ses cheveux frisés eût pâli. Sa barbe, qu’il
portait entière, restait drue, elle aussi, d’un blond de soleil.
Et, de taille moyenne, mais d’une extraordinaire vigueur, il se
plaisait à sa personne, satisfait de sa tête un peu plate, au
front bas, à la nuque épaisse, de sa face ronde et sanguine,
éclairée de deux gros yeux vifs. Ses sourcils se rejoignaient,
embroussaillant son front de la barre des jaloux. Comme il avait
épousé une femme plus jeune que lui de quinze années, ces coups
d’oeil fréquents, donnés aux glaces, le rassuraient.

Il y eut un bruit de pas, Roubaud courut entrebâiller la porte.
Mais c’était une marchande de journaux de la gare, qui rentrait
chez elle, à côté. Il revint, s’intéressa à une boîte de
coquillages, sur le buffet. Il la connaissait bien, cette boîte,
un cadeau de Séverine à la mère Victoire, sa nourrice. Et ce
petit objet avait suffi, toute l’histoire de son mariage se
déroulait. Déjà trois ans bientôt. Né dans le Midi, à Plassans,
d’un père charretier, sorti du service avec les galons de
sergent-major, longtemps facteur mixte à la gare de Mantes, il
était passé facteur chef à celle de Barentin; et c’était là qu’il
l’avait connue, sa chère femme, lorsqu’elle venait de Doinville,
prendre le train, en compagnie de mademoiselle Berthe, la fille
du président Grandmorin. Séverine Aubry n’était que la cadette
d’un jardinier, mort au service des Grandmorin; mais le
président, son parrain et son tuteur, la gâtait tellement,
faisant d’elle la compagne de sa fille, les envoyant toutes deux
au même pensionnat de Rouen, et elle-même avait une telle
distinction native, que longtemps Roubaud s’était contenté de la
désirer de loin, avec la passion d’un ouvrier dégrossi pour un
bijou délicat, qu’il jugeait précieux. Là était l’unique roman
de son existence. Il l’aurait épousée sans un sou, pour la joie
de l’avoir, et quand il s’était enhardi enfin, la réalisation
avait dépassé le rêve: outre Séverine et une dot de dix mille
francs, le président, aujourd’hui en retraite, membre du conseil
d’administration de la Compagnie de l’Ouest, lui avait donné sa
protection. Dès le lendemain du mariage, il était passé
sous-chef à la gare du Havre. Il avait sans doute pour lui ses
notes de bon employé, solide à son poste, ponctuel, honnête, d’un
esprit borné, mais très droit, toutes sortes de qualités
excellentes qui pouvaient expliquer l’accueil prompt fait à sa
demande et la rapidité de son avancement. Il préférait croire
qu’il devait tout à sa femme. Il l’adorait.

Lorsqu’il eut ouvert la boîte de sardines, Roubaud perdit
décidément patience. Le rendez-vous était pour trois heures. Où
pouvait-elle être? Elle ne lui conterait pas que l’achat d’une
paire de bottines et de six chemises demandait la journée. Et,
comme il passait de nouveau devant la glace, il s’aperçut, les
sourcils hérissés, le front coupé d’une ligne dure. Jamais au
Havre il ne la soupçonnait. A Paris, il s’imaginait toutes
sortes de dangers, des ruses, des fautes. Un flot de sang
montait à son crâne, ses poings d’ancien homme d’équipe se
serraient, comme au temps où il poussait des wagons. Il
redevenait la brute inconsciente de sa force, il l’aurait broyée,
dans un élan de fureur aveugle.

Séverine poussa la porte, parut toute fraîche, toute joyeuse.

—C’est moi… Hein? tu as dû croire que j’étais perdue.

Dans l’éclat de ses vingt-cinq ans, elle semblait grande, mince
et très souple, grasse pourtant avec de petits os. Elle n’était
point jolie d’abord, la face longue, la bouche forte, éclairée de
dents admirables. Mais, à la regarder, elle séduisait par le
charme, l’étrangeté de ses larges yeux bleus, sous son épaisse
chevelure noire.

Et, comme son mari, sans répondre, continuait à l’examiner, du
regard trouble et vacillant qu’elle connaissait bien, elle
ajouta:

—Oh! j’ai couru… Imagine-toi, impossible d’avoir un omnibus.
Alors, ne voulant pas dépenser l’argent d’une voiture, j’ai
couru… Regarde comme j’ai chaud.

—Voyons, dit-il violemment, tu ne me feras pas croire que tu
viens du Bon Marché.

Mais, tout de suite, avec une gentillesse d’enfant, elle se jeta
à son cou, en lui posant, sur la bouche, sa jolie petite main
potelée:

—Vilain, vilain, tais-toi!… Tu sais bien que je t’aime.

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