Ma confession

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COMTE LÉON TOLSTOI

MA CONFESSION

TRADUIT DU RUSSE

PAR

ZORIA

PARIS
NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE
ALBERT SAVINE, ÉDITEUR
18, RUE DROUOT, 18
1887

Table


PRÉFACE

La vive admiration que l’on manifeste à Paris pour les ouvrages de Tolstoï, la sympathie avec laquelle on accueille chaque nouveau volume de ses œuvres, et l’intérêt qu’on porte à son individualité, m’ont donné l’idée de traduire ce petit volume intitulé Ma Confession.

Ce livre n’a jamais été publié en Russie. Confession trop franche pour être tolérée dans un pays où la pensée même est sévèrement contrôlée, il n’a circulé dès l’année 1882 qu’en nombreux manuscrits parmi la société intelligente de toute la Russie. Ensuite, à Genève, il a eu deux éditions, dont la dernière date de 1886.

Je regrette de ne l’avoir pas traduit plus tôt; il aurait dû précéder Que faire?, Ma Religion, et leur servir d’introduction, puisque c’est justement le récit de l’évolution par laquelle Tolstoï a été amené à ses dernières idées. Or, pour tous ceux qui s’intéressent à notre illustre écrivain, cette évolution doit présenter un vif intérêt. Le psychologue, le moraliste, le médecin même y trouveront des matériaux pour leurs observations et leurs recherches, car, envisagée sous tous ces points de vue, la confession d’un grand écrivain, faite avec une entière franchise, ne peut pas être stérile.

Y lira-t-on l’explication de l’état où se trouve actuellement Tolstoï? Pourra-t-on en tirer une explication pour les idées bizarres qui se sont emparées de lui dans ces dernières années?

Je l’espère, et j’espère surtout qu’on pourra annoncer une réaction dans son esprit et une guérison complète, si c’est une maladie.

Qu’on me comprenne bien; je suis loin de classer Tolstoï parmi les aliénés. Admiratrice passionnée de mon cher compatriote, j’aurais éprouvé trop de peine à en parler, si jamais je l’avais pensé. Mais si j’ose exprimer mon humble opinion, je le crois fatigué moralement, comme du reste il le dit lui-même: «Je tombai malade, plutôt moralement que physiquement, etc.[1]», ou: «Il arriva ce qui se produit quand une maladie intérieure est sur le point de se déclarer, etc.[2]

Or, on ne saurait expliquer autrement ce manque de logique dans ses raisonnements qu’on remarque après une critique sérieuse et suivie. Je dis une critique suivie, car Tolstoï possède au plus haut point ce don de captiver le lecteur dès le premier abord et de le rendre esclave souvent contre sa propre volonté, tant le choix des exemples est heureux, le style irrésistible et la sincérité de l’auteur convaincante.

Hélas! c’est une triste influence que celle-ci en Russie!… Son pessimisme ne pousse pas à l’action, il ne tend pas à élever les malheureux jusqu’à nous, il veut que nous nous abaissions jusqu’à eux….

Mais comme le disait M. Sarcey dans sa conférence sur Que faire? [3], les idées ne sont pas dangereuses en France. Effectivement, à part le charme du style bien affaibli par une traduction, le caractère français, l’état politique de la nation et bien d’autres raisons l’empêchent de tomber sous l’influence des dernières idées de Tolstoï qu’il regardera plutôt comme une simple curiosité.

ZORIA.

[3] Traduction Marina Polonsky et G. Debesse, Albert Savine, éditeur, 18, rue Drouot.


MA CONFESSION


I

J’ai été baptisé et élevé selon les principes de l’Église chrétienne orthodoxe. On me les enseigna dès mon enfance, pendant toute mon adolescence et ma jeunesse. Mais, à dix-huit ans, après une seconde année d’Université, je ne croyais déjà plus à rien de ce qu’on m’avait appris.

Certains souvenirs me donnent même à penser que jamais je n’ai cru sérieusement et que ce que je prenais pour la foi n’était que confiance en ce que professaient les grands.

Cette confiance elle-même était très chancelante.

Je me rappelle que, lorsque j’avais onze ans à peu près, nous eûmes, un dimanche, la visite de Volodinka[1] M., un élève du gymnase mort depuis, qui nous annonça comme une grande nouvelle une toute récente découverte faite au gymnase. Cette découverte consistait en ce que Dieu n’existait pas et que tout ce qu’on nous enseignait n’était que vaine invention.

C’était en 1838.

Je me rappelle combien mes frères aînés s’intéressèrent à cette nouveauté, en m’engageant à me joindre à eux. Nous nous animâmes tous extrêmement et reçûmes cette nouvelle comme quelque chose de très amusant et de tout à fait possible.

Je me rappelle encore que, pendant son séjour à l’Université, mon frère aîné, Dimitri, s’adonna tout à coup à la religion avec la passion qui lui était propre. Lorsqu’il commença à assister à tous les services, à jeûner, amener une vie pure et morale, nous tous, les plus âgés même, nous nous moquâmes de lui en le gratifiant, Dieu sait pourquoi, du surnom de Noé.

Je me souviens encore que M. Maussin-Pouchkine, alors recteur de l’Université de Kazan, nous invitait parfois à danser et comme mon frère refusait son invitation, il voulut le décider en lui disant ironiquement que David avait aussi dansé devant l’Arche.

Je faisais chorus alors à ces plaisanteries des aînés et j’en tirais la conclusion qu’il fallait apprendre le catéchisme et aller à l’église, mais qu’il ne fallait pas prendre tout cela trop au sérieux.

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