Un p’tit homme

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CH. DELAGRAVE

UN
P’TIT HOMME


SOCIÉTÉ ANONYME D’IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE
Jules Bardoux, Directeur.

UN
P’TIT HOMME

PAR

LE BIBLIOPHILE JACOB


ILLUSTRATIONS DE A. FERDINANDUS
Illustration

PARIS

LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE
15, rue soufflot, 15

1889

UN

P’TIT HOMME


I

Jacquot était venu à Paris, quittant ses pauvres parents surchargés de famille, et il avait promis à sa mère, dans un dernier baiser, de devenir riche, bien riche, avec des beaux écus tout neufs, afin d’acheter la maisonnette dont on avait bien de la peine à payer le loyer: soixante francs par an!

Il avait promis à son père de lui rapporter un beau vêtement bien chaud, un habit bleu, une culotte jaune et un gilet à fleurs!

Il avait promis à sa grande sœur une jolie croix d’or; à son frère aîné, une grosse montre d’argent; à Pierrot, des souliers tout reluisants, comme on en voit aux messieurs de Genève; à Claudine, un tablier de soie; à Jeannette, une belle poupée avec des dentelles dorées, et au petit frérot qui ne marchait pas encore, une robe en flanelle ornée de raies rouges.

Voilà bien des promesses! et Jacquot n’est pas Gascon, puisqu’il est né à Martigny, en Suisse: son père travaille, sa mère travaille, les frères et sœurs imitent les vieux: Jacquot veut travailler aussi!

Mais il rêve de devenir riche comme maître Antoine, le sabotier de la vallée, qui a marié ses filles avec de grosses dots: au moins trois cents francs à chacune, oui-da! Eh bien! ce sera lui qui dotera ses sœurs: la belle Rose, la gentille Claudine, la mignonne Jeannette, et les autres encore, si le bon Dieu lui en envoie d’autres.

La bonne Gertrude a bien pleuré en se séparant de «son p’tit homme» si gai, si tendre, si malin et si jeune, hélas!

Neuf ans! il n’a que neuf ans; et le laisser partir tout seul pour Paris, le gouffre terrible où les enfants se perdent!

Illustration: Jacquot rêve de devenir riche.

Mais Jacquot a son idée: il veut aller là où l’argent roule, là où l’or reluit! Il veut faire une moisson de jaunets, et revenir ensuite se fixer dans la douce vallée, au sein de sa famille, dont il aura fait le bonheur.

«Ah! notre homme, s’écriait Gertrude, vas-tu bien permettre qu’il s’en aille? Que deviendra-t-il à Paris? Ne te rappelles-tu pas que la fille de notre cousine la Boitelle est partie un jour comme lui, et qu’elle n’est pas revenue?

—C’était une fille, ma femme, et les filles, c’est plus susceptible que les garçons.

—Et le Colas au père Joseph, est-ce qu’il n’est pas mort de maladie à la grande ville?

—Si fait, la femme, mais il faut avoir confiance dans la bonté divine: notre garçon reviendra bientôt.

—Oui, maman, je reviendrai, je t’assure, si bien attifé que tu ne me reconnaîtras même plus! On dira dans la vallée: «Qui donc c’est ce «beau p’tit homme» si coquet, avec un grand chapeau aussi haut que le clocher de l’église et un habit dont les queues lui balayent les talons?» Et moi, frérot, tout comme un vrai monsieur, je traverserai la place en me dandinant, avec un joli bâton à la main, et traînant dans la poussière mes souliers si brillants que nos poules et nos canards viendront s’y mirer comme dans une glace. Pas vrai, maman, que ce sera gentil?

—Oui, mon p’tit homme, ce sera gentil quand tu seras revenu, mais c’est bien triste au moment où tu pars!»

Tout ce que Gertrude a pu obtenir, c’est que l’enfant fît le voyage avec un vieil habitant de Martigny qui allait à Paris pour affaires de succession. C’était un voisin, un ami, et pendant les deux jours qu’il devait passer à la ville, il installerait l’enfant chez des pays qui logeaient dans un quartier populeux.

Ce fut la première déception de Jacquot, qui comptait s’en aller tout seul et faire le «p’tit homme» dans les troisièmes classes du chemin de fer! Il fallut bien obéir à la volonté de ses parents, qui ne l’auraient pas laissé partir sans cela.

Le trajet est long en troisième, dans les trains omnibus qui s’arrêtent à toutes les stations, long et fatigant; mais l’enfant s’endormait, allongé sur les genoux de ses voisins, qui le trouvaient gentil, et quand il s’éveillait, bien reposé, il se retrouvait gaillard et dispos, mourant de faim, aiguillonné par la curiosité et l’impatience, questionnant sans cesse, ne s’étonnant de rien et riant de tout.

«Dites donc, monsieur, demandait-il à un grand jeune homme pâle qui était assis à son côté, est-ce que vous êtes de Paris, vous?

—Non, mon petit ami, je suis de Lyon (et il prononçait Li-yon).

—Ah! et qu’est-ce qu’on fait à Lyon?

—Je ne sais pas; moi, je suis dans la soierie.

—Est-ce que vous êtes tous pâles comme ça dans la soierie? Alors, ce n’est pas un métier pour moi, parce qu’il faut que je rapporte chez nous mes belles couleurs que maman aime tant. Et ce gros monsieur si rougeaud en face de nous, qu’est-ce qu’il fait?

—Je ne sais pas. Demande-le-lui toi-même.

—Est-ce que vous êtes de Paris, monsieur? reprenait Jacquot sans se déconcerter.

—Non, mon garçon, je suis de Beaune, le pays du bon vin!

—Oui-da; c’est le bon vin alors qui vous allume les joues comme une chandelle?

—Tu l’as dit, garçon, c’est le bon vin!

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