Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta

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MICHEL ZÉVACO

LES PARDAILLAN-5

Pardaillan et Fausta

I

LA MORT DE FAUSTA

A l’aube du 21 février 1590, le glas funèbre tinta sur la Rome des papes—la Rome de Sixte-Quint. En même temps, la rumeur sourde qui déferlait dans les rues encore obscures indiqua que des foules marchaient vers quelque rendez-vous mystérieux. Ce rendez-vous était sur la place del Popolo. Là, se dressait un échafaud. Là, tout à l’heure, la hache qui luit aux mains du bourreau va se lever sur une tête. Cette tête, le bourreau la saisira par les cheveux, la montrera au peuple de Rome. Et ce sera la tête d’une femme jeune et belle, dont le nom prestigieux, évocateur de la plus étrange aventure de ces siècles lointains est murmuré avec une sorte d’admiration par le peuple qui s’assemble autour de l’échafaud.

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La princesse Fausta était enfermée au château Saint-Ange depuis dix mois qu’elle avait été faite prisonnière dans cette Rome même où elle avait attiré le chevalier de Pardaillan… le seul homme qu’elle eût aimé… celui à qui elle s’était donnée… celui qu’elle avait voulu tuer enfin, et que sans doute elle croyait mort. C’est ce que la formidable aventurière, qui avait rêve de renouer la tradition de la papesse Jeanne, attendait le jour où serait exécutée la sentence de mort prononcée contre elle. Chose terrible il avait été sursis à l’exécution parce que, au moment de livrer Fausta au bourreau, on avait su qu’elle allait être mère. Mais, maintenant que l’enfant était venu au monde, rien ne pouvait la sauver.

Et, bientôt, l’heure allait sonner pour Fausta d’expier son audace et sa grande lutte contre Sixte-Quint.

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Ce matin-là, dans une de ces salles d’une somptueuse élégance comme il y en avait au Vatican, deux hommes, debout, face à face, se disaient de tout près et dans la figure des paroles de haine mortelle. Ils étaient tous deux dans la force de l’âge et beaux; tous deux aussi, bien qu’appartenant à l’Eglise, portaient avec une grâce hautaine l’harmonieux costume des cavaliers de l’époque. Et c’était bien la même haine qui grondait dans ces deux coeurs, puisque c’était le même amour qui les avait faits ennemis.

L’un d’eux s’appelait Alexandre Peretti, le nom de famille de Sa Sainteté Sixte-Quint. Cet homme, en effet, c’était le neveu du pape. Il venait d’être créé cardinal de Montalte. Il était ouvertement désigné pour succéder à Sixte-Quint, dont il était le confident et le conseiller. L’autre s’appelait Hercule Sfondrato; il appartenait à l’une des plus opulentes familles des Romagnes, et il exerçait les fonctions de grand juge avec une sévérité qui faisait de lui l’un des plus terribles exécuteurs de la pensée de Sixte-Quint.

Et voici ce que les deux hommes se disaient:

—Écoute, Montalte, écoute! Voici le glas qui sonne… rien ne peut la sauver maintenant, ni personne!

—J’irai me jeter aux pieds du pape râlait le neveu de Sixte-Quint, et j’obtiendrai sa grâce.

—Le pape! Mais le pape, s’il en avait la force, la tuerait de ses mains plutôt que de la sauver. Tu le sais, Montalte, tu le sais, moi seul je puis sauver Fausta. Hier, la sentence lui a été lue. Maintenant l’échafaud est dresse. Dans une heure, Fausta aura cessé de vivre si tu ne me jures sur le Christ, sur la couronne d’épines et sur les plaies que tu renonces à elle…

—Je jure… bégaya Montalte, ivre de rage et d’horreur.

—Eh bien, gronda Sfondrato, que jures-tu?

Ils étaient maintenant si près l’un de l’autre qu’ils se touchaient. Leurs yeux hagards se jetèrent une dernière menace et leurs mains tourmentèrent les poignées des dagues.

—Jure, mais jure donc! répéta Sfondrato.

—Je jure, gronda Montalte, de m’arracher le coeur plutôt que de renoncer à aimer Fausta, dût-elle me haïr d’une haine aussi impérissable que mon amour. Je jure que, moi vivant, nul ne portera la main sur Fausta, ni bourreau, ni grand juge, ni pape même. Je jure de la défendre à moi seul contre Rome entière s’il le faut. Et, en attendant, grand juge meurs le premier, puisque c’est toi qui as prononcé sa sentence.

En même temps, d’un geste de foudre, le cardinal Montalte, neveu du pape Sixte-Quint, leva sa dague et l’abattit sur l’épaule d’Hercule Sfondrato.

Puis Montalte s’élança au-dehors.

Sous le coup, Hercule Sfondrato était tombé sur les genoux. Mais presque aussitôt il se releva, défit rapidement son pourpoint et constata que le poignard de Montalte n’avait pu traverser la cotte de mailles qui couvrait sa poitrine. Hercule eut un sourire terrible:

«Ces chemises d’acier que l’on fabrique à Milan sont vraiment de bonne trempe. Je tiens le coup pour reçu, Montalte! et je te jure que ma dague à moi saura trouver le chemin de ton coeur!»

Montalte s’était élancé dans le passage couvert qui reliait le Vatican au château Saint-Ange. Il parvint au cachot où Fausta vaincue attendait l’heure de mourir et s’approcha en tremblant de la porte que gardaient deux hallebardiers. Les deux soldats eurent un geste comme pour croiser les hallebardes. Mais, sans doute, puissante était, dans le Vatican, l’autorité du neveu de Sixte-Quint, car les deux gardes reculèrent Montalte ouvrit le guichet qui permettait de surveiller l’intérieur du cachot.

Et voici ce que, à travers ce guichet, vit alors le cardinal Montalte… Fugitive, rapide et effrayante vision.

Sur un lit étroit était étendue une jeune femme… La jeune mère… elle… Fausta… un être éblouissant de beauté. Dans ses deux mains elle a saisi l’enfant et elle l’élève d un geste de force et de douceur, et elle le contemple de ses yeux larges et profonds.

Au pied du lit se tient une suivante.

Et Fausta, d’une voix étrangement calme, prononce:

—Myrthis, tu le prendras, tu l’emporteras loin de Rome. N’aie crainte, nul ne s’opposera à ta sortie du château Saint-Ange: j’ai obtenu cela que, moi morte, meure aussi la vengeance de Sixte-Quint.

—Je n’aurai nulle crainte, répondit Myrthis avec une sorte de ferveur exaltée. Puisque, vous morte, je dois vivre encore, je vivrai pour lui.

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