Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue

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MICHEL ZÉVACO

LES PARDAILLAN-4

Fausta vaincue

I

LA FLAGELLATION DE JÉSUS

Une foule immense était rassemblée sur la Grève; elle allait assister au départ de la grande procession organisée pour porter au roi Henri III les doléances de la bonne ville de Paris.

Pour la grande majorité des Parisiens, il s’agissait de réconcilier le roi avec sa capitale.

Pour une autre catégorie, moins nombreuse et initiée à certains projets de Mgr de Guise, il s’agissait d’imposer à Henri III une terreur salutaire et d’obtenir de lui, moyennant la soumission de Paris et son repentir de la journée des Barricades, une guerre à outrance contre les huguenots, c’est-à-dire leur extermination.

Pour une troisième catégorie, il s’agissait de s’emparer du roi et de le déposer après l’avoir préalablement tondu.

Enfin, pour une quatrième catégorie, réduite à une douzaine d’initiés, il s’agissait de tuer Henri III.

Non seulement la Grève était noire de monde, mais encore les rues avoisinantes regorgeaient de bourgeois qui, la pertuisane d’une main, un cierge de l’autre, se disposaient à processionner jusqu’à Chartres.

Le voyage à Chartres, en tenant compte des lenteurs d’un pareil exode, devait durer quatre jours. Le duc de Guise avait fait crier qu’il avait disposé trois gîtes d’étape le long du chemin, et qu’à chacun de ces gîtes on tuerait cinquante boeufs et deux cents moutons pour nourrir le peuple en marche.

Ce jour-là, donc, vers huit heures du matin, les cloches des paroisses de Paris se mirent à carillonner. Sur la place de Grève vinrent se ranger, successivement, les délégués de l’Hôtel de Ville, les représentants des diverses églises, puis les confréries, les théories de moines tels que feuillants, capucins, et enfin les Pénitents blancs.

Parmi les files interminables de cierges et d’arquebuses, on vit dans cette procession des choses magnifiques. D’abord les douze apôtres en personne, revêtus d’habillements tels qu’on en portait du temps de Jésus-Christ, et quelques soldats romains portant les instruments de supplice de Jésus-Christ.

En effet, Jésus-Christ lui-même était représenté par Henri de Bouchage, duc de Joyeuse, lequel avait pris l’habit de capucin sous le nom de frère Ange, et devait plus tard rejeter le froc pour guerroyer, puis rentrer encore en religion.

Le duc de Joyeuse, donc, ou frère Ange, comme on voudra, portait sur ses épaules une croix qui, par bonheur, était en carton; sur sa tête, une couronne d’épines également en carton peint, et autour du cou, par un bizarre anachronisme, le chapelet des ligueurs.

Derrière Joyeuse, déguisé en Christ, venaient deux grands gaillards qui le fouettaient ou faisaient semblant de le fouetter, ce qui soulevait dans la foule des cris d’indignation. Et cette indignation, vraie ou feinte, prenait des proportions de rage lorsque, par un anachronisme plus bizarre encore (mais on n’y regardait pas de si près), les deux flagellants, tous les quinze ou vingt pas, s’écriaient:

—C’est ainsi que les huguenots ont traité Notre-Seigneur Jésus!

—Mort aux parpaillots! reprenait la foule.

A une vingtaine de pas derrière Jésus, ou frère Ange, ou duc de Joyeuse, marchaient, côte à côte, quatre pénitents qui, se tenant par le bras, tête baissée, capuchon sur le visage, se faisaient remarquer par leurs énormes chapelets et par leur piété extraordinaire. Peu à peu, le désordre s’étant mis dans les rangs de la procession, ces quatre pénitents finirent par se trouver derrière Jésus au moment où celui-ci, d’une voix retentissante, criait:

«Mes frères, mort aux huguenots qui m’ont flagellé!…»

Une acclamation salua ces paroles du Christ qui, ayant essuyé la sueur qui coulait de son front, continua:

—Puisque nous allons voir Hérode…

—Le roi! interrompit une voix impérieuse. Dites: le roi, messire, puisque Paris se réconcilie avec Sa Majesté!

—C’est juste, sire de Bussi-Leclerc! reprit Jésus-Christ. Donc, mes frères, puisque nous allons voir le roi, nous devons avant tout obtenir qu’il renvoie ses Ordinaires!…

—Très juste, dit Bussi-Leclerc. Mort aux Quarante-Cinq!

—A mort! A mort! reprit la foule des pénitents.

La procession s’étendait sur une longueur d’une bonne lieue. Bien en avant de ce troupeau. Guise, Mayenne et leur frères, à cheval, entourés d’une cinquantaine de gentilshommes bien armés, s’entretenaient à voix basse de choses mystérieuses.

Quant aux quatre pénitents que nous avons signalés, ils causaient entre eux sans précautions.

—Dis donc, Chalabre, disait l’un, as-tu entendu frère Ange?

—J’ai envie de frotter un peu les côtes de messire Jésus!

—Es-tu bien rétabli, mon cher Loignes?… Ta blessure?

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