Les Pardaillan — Tome 02 : L’épopée d’amour

Produced by Renald Levesque

MICHEL ZÉVACO

LES PARDAILLAN-2

L’épopée d’amour

I

OU UNE MINUTE DE JOIE FAIT PLUS QUE DIX-SEPT ANNÉES DE MISÈRE

Le maréchal de Montmorency avait retrouvé, au bout de dix-sept ans, sa femme, Jeanne de Piennes, sa femme dont la félonie de son frère cadet, le maréchal de Damville, l’avait séparé.

Il revoyait, comme dans un songe, la scène où Damville feignait de lui avouer qu’il avait été l’amant de Jeanne… son duel avec lui où il avait cru le laisser mort sur place… et la disparition de la comtesse de Piennes, duchesse de Montmorency.

Il revoyait son divorce, son mariage avec une autre femme que, d’ailleurs, il n’avait jamais aimée, l’image de la première demeurant tout entière en son coeur.

Les années coulaient et, soudain, un jeune seigneur, un jeune héros, le chevalier de Pardaillan, lui apportait une lettre de celle qu’il croyait à jamais disparue de sa vie.

Jeanne de Piennes était vivante!

Dans sa lettre, elle en appelait à son ancien seigneur et maître, elle clamait la félonie de Damville, elle demandait grâce et secours pour Loïse, sa fille, à lui, duc de Montmorency.

Une aube de gratitude et de joie s’était levée dans l’âme du vieux duc: il avait été, mais en vain, en appeler de son frère à la justice du roi, en vain il l’avait provoqué, sachant qu’il tenait en son pouvoir Jeanne et sa fille, en vain il avait fouillé Paris pour les retrouver, et il allait retomber dans sa nuit de deuil quand, de nouveau, le chevalier de Pardaillan était venu à lui.

Ce jeune homme, héros d’un autre âge, dont peut-être il devinait confusément le secret, l’avait conduit par la main à la demeure mystérieuse où se cachait tout ce qu’il avait aimé au monde, l’avait mis en présence de Jeanne de Piennes, la première duchesse de Montmorency.

L’heure tant espérée, après dix-sept ans de larmes et de deuil, était enfin sonnée.

Enfin, il retrouvait tout ce qu’il avait chéri et qui avait été la joie de son coeur, la moelle de ses os, l’essence même de son être; en un mot, celle qu’il avait aimée.

Hélas! comme une sève trop puissante fait craquer le bourgeon, le bonheur avait fait craquer le cerveau de celle qui avait été sienne.

Comment la retrouvait-il?

Folle?…

Jeanne de Piennes, dans les derniers jours de son martyre, alors qu’elle se sentait mortellement atteinte, ne vivait plus qu’avec une pensée:

«Il ne faut pas que je meure avant d’avoir assuré le bonheur de ma fille… Et quel bonheur peut-il y avoir pour la pauvre petite tant qu’elle ne sera pas sous l’égide de son père!… Oui! retrouver François, même s’il me croit encore coupable… mettre son enfant dans ses bras… et mourir alors!…»

Lorsqu’elle interrogea le chevalier de Pardaillan, lorsque celui-ci lui dit que c’était à un autre que lui de dire comment sa lettre avait été accueillie par le maréchal, Jeanne eut dès lors la conviction intime que François avait lu la lettre, et qu’il savait la vérité. Et elle attendit.

Lorsque le vieux Pardaillan lui annonça que le maréchal était là, elle ne parut pas surprise.

Aucune commotion ne l’agita. Seulement, elle murmura:

«Voici l’heure où je vais mourir!…»

La pensée de la mort ne la quittait plus. Elle ne la désirait ni ne la craignait.

Au vrai, elle se sentait mourir.

Qu’y avait-il de brisé en elle? Pourquoi le retour du bien-aimé n’avait-il provoqué dans son âme qu’une sorte de flamme dévorante et aussitôt éteinte? Elle ne savait.

Mais, sûrement, quelque chose se brisait en elle. Et elle put se dire: Voici la mort! Voici l’heure du repos!…

Elle étreignit convulsivement Loïse dans ses bras et murmura à son oreille quelques mots qui produisirent sur la jeune fille quelque foudroyant effet, car elle essaya en vain de répondre, elle fit un effort inutile pour suivre sa mère et elle demeura comme rivée défaillante, soutenue par le vieux Pardaillan.

Telle était l’immense lassitude de Jeanne, telle était la morbide fixité de sa pensée, qu’elle ne s’aperçut pas de l’évanouissement de Loïse.

Elle se mit en marche en songeant:

«O mon François, ô ma Loïse. Je vais donc vous voir réunis! Je vais donc pouvoir mourir dans vos bras!…»

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