Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants

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BIBLIOTHÈQUE DE RÉCRÉATION

DU BIBLIOPHILE JACOB

CONTES

LITTÉRAIRES
DU
BIBLIOPHILE JACOB

à ses petits-enfants

Illustrations par P. KAUFFMANN

DEUXIÈME ÉDITION

[Illustration]

PARIS

1897

A

EDMOND FERDINAND PERIER

Lorsque tu seras en âge de lire ce recueil de Contes littéraires, que je
dépose dans ton berceau, en te le dédiant, sons les auspices de tes bons
parents, je ne serai plus là, sans doute, pour recevoir tes premiers
remerciements; mais je suis heureux et satisfait de ceux que ton
excellent père et ta charmante mère m’adressent aujourd’hui en ton nom.

Ils te diront, un jour, que j’étais leur ami, après avoir été celui de
ton aïeul, et que j’ai voulu, par cette dédicace, te rappeler plus tard
l’affection sincère qui m’attachait à ta famille depuis si longtemps.

Une dédicace, en tête d’un ouvrage composé pour la jeunesse, est, mon
cher enfant, la bénédiction d’un vieillard.

Paul L. Jacob,
Bibliophile.
Agé de cent vingt-cinq ans.

INTRODUCTION

LA CONVALESCENCE OU VIEUX CONTEUR

Je l’ai dit ailleurs: je suis vieux et bien vieux, quoique les
centenaires deviennent de plus en plus rares depuis le temps du
patriarche Jacob, dont je ne descends pas toutefois en ligne directe.
J’ajouterai que mon nom est le seul point d’analogie qui me rapproche de
cet antique chef d’Israël; il ne m’est pas donné, comme à lui, de voir
dans mes derniers jours les enfants de mes petits-enfants, ni d’espérer
une race aussi nombreuse que les étoiles. Voilà pourquoi je cherche à
me créer une famille chez les autres et à me consoler de mon existence
solitaire par de douces illusions. Il est si aisé de se persuader que
tout ce qui nous aime nous appartient!

J’ai donc ainsi beaucoup, beaucoup d’enfants et de petits-enfants,
fils et filles, qui répondent à ces noms-là avec tendresse, et qui
m’appellent à leur tour papa Jacob, sans qu’il leur en coûte de
prendre cette douce habitude. L’affection vraie et naïve que je sais
leur inspirer n’acquiert tout son développement qu’à la suite d’une
connaissance réciproque, plus ou moins prompte à s’établir entre nous;
je ne dédaigne jamais d’en faire tous les frais, et je crois que
l’amitié peut avoir de fortes racines dans un tout jeune coeur: les
petits amis n’ont pas souvent l’ingratitude des grands.

Mon extérieur grave et bizarre, je l’avoue, ne prévient pas d’abord en
ma faveur ces esprits légers, joyeux, craintifs, nouveaux dans la vie,
ignorants de tout et surtout des hommes. Les enfants qui me rencontrent
pour la première fois, sans avoir été apprivoisés d’avance par mon nom,
qui est familier à la plupart d’entre eux, s’effarouchent, s’effraient
et s’enfuient, à l’aspect inaccoutumé de ma physionomie et de mon
costume. Il y a du Croquemitaine en mon air, et je ne m’abuse pas sur
l’étrange caractère des traits de mon visage anguleux, grimaçant, ridé
et jauni, sur la menaçante longueur de mon nez, sur le regard sévère
de mes yeux couverts de gros sourcils blancs. Ma haute taille, encore
droite, cependant, contraste avec ma maigreur et me donne un air assez
imposant. Quant au costume, il est plus commode qu’élégant, et je ne
trouve pas mauvais qu’on en rie; mais mon bonnet de coton, noué d’un
ruban noir, préserve du froid ma tête chauve, mieux que ne ferait une
perruque blonde ou poudrée, et mon ample robe de chambre, en soie à
fleurs, dissimule les distractions ordinaires de ma toilette: c’est,
d’ailleurs, une mise fort convenable pour les bouquins qui forment ma
société et mon cortège.

[Illustration: Mon extérieur grave et bizarre, je l’avoue, ne prévient
pas d’abord en ma faveur.]

Cependant les enfants me reviennent bientôt, quel que soit leur
étonnement à ma première apparition; eussent-ils couru se cacher
derrière le fauteuil de leur père ou dans les bras de leur mère, il
suffit que mon nom soit prononcé, pour les ramener à l’instant jusque
sur mes genoux; car ma réputation de conteur s’est répandue parmi eux,
avant qu’ils aient appris à lire; on chérit tant les contes, à cet âge,
qu’on est plus exigeant sur la quantité que sur la qualité: sans être un
Berquin, un conteur de bonne volonté amuse et instruit facilement à la
fois des intelligences neuves et impressionnables; il suffit de savoir
se faire écouter, et bientôt on a un auditoire plus attentif, plus
silencieux, plus fidèle, que celui de toutes les académies du monde; car
l’intérêt du récit tient lieu d’éloquence.

Or, voyez comme à mon insu j’ai contracté l’engagement éternel de faire
des contes aux enfants, moi qui ai rempli ma longue carrière d’études
spéciales, arides et monotones, moi qui journellement amasse dans ma
mémoire des dates et des matériaux historiques! Néanmoins, je n’ai
jamais eu la maladresse et l’incurie de traîner mes contes dans la
route battue des enfantillages frivoles, niais ou absurdes; j’accorde
à l’enfance plus d’estime qu’on ne fait dans bien des systèmes
d’éducation, et je tâche toujours de l’élever, au lieu de la rabaisser.
Je ne lui prête pas mon dos pour y monter à cheval, comme Henri IV
lui-même m’en donne l’exemple; je ne vais pas, débile et cassé que je
suis, me mêler à des jeux bruyants qui demandent une pétulance et une
vivacité que j’ai perdues depuis nombre d’années; aussi bien, vaut-il
mieux mettre l’enfance à notre portée que de descendre à la sienne, et
ce serait présomption téméraire que de lutter avec elle de souplesse
et d’activité, quand nous ne voyons pas sans lunettes, quand nous ne
marchons pas sans canne.

Selon mon système, justifié par la pratique, je tends toujours à
développer l’intelligence, qui suit rarement les progrès de la force
physique, et je me plais à cultiver les fruits précoces de l’esprit dans
leur naïve saveur. On a le tort, en général, de priver de lumière ce
qui n’aspire qu’à germer et à croître; on prolonge l’enfance, et moi je
travaille à la rendre plus courte; je hâte la jeunesse, au lieu de
la retarder; car, pour augmenter la vie de l’homme, il suffit de la
commencer plus tôt, et la vie ne commence réellement qu’avec la pensée.
Apprenons donc, de bonne heure, aux enfants, à penser.

Les enfants ne sont pas, d’ordinaire, si légers et si insouciants
qu’on les suppose pour toute espèce de notions sérieuses, utiles et
raisonnées; leur mémoire manque de discernement et de choix, mais elle
retient les faits, lorsqu’on a pris soin de les revêtir d’une forme
attrayante, lorsqu’on s’adresse à cette curiosité passionnée, qui
précède l’âge des passions et qu’on ne songe guère à faire tourner
au profit de l’enseignement. On ne sait pas jusqu’à quel point cette
curiosité instinctive pourrait former la base solide d’une première
éducation. L’Histoire, qui, entre toutes les sciences, réclame
principalement beaucoup de temps et de lectures; l’Histoire, dont on a
fait un épouvantail d’ennui et d’obscurité; l’Histoire, pour l’étude de
laquelle Lenglet-Dufresnoy n’exigeait pas moins de dix ans et demi,
avec neuf heures de travail par jour; l’Histoire pourrait devenir la
récréation favorite des enfants. C’est donc de l’Histoire que je leur
arrange en contes et en nouvelles; c’est de l’Histoire qu’ils viennent
chercher autour de moi; c’est de l’Histoire vraie, dramatique et
littéraire. Le passé doit servir à l’instruction du présent.

Il y a cinquante ans, dans une fatale année de choléra-morbus, le vieux
Conteur a failli être enlevé à ses petits-enfants. A coup sûr, sa mort
aurait été pleurée par tous ceux qui escaladent à l’envi ses genoux,
pour arracher quelques-uns des souvenirs, contemporains de ses cheveux
blancs ou de ses gros volumes; mais, Dieu merci! je vieillirai le plus
longtemps possible, je conterai encore bien des contes, si je deviens
deux fois centenaire. Approchez-vous, mes enfants, oreilles et bouches
béantes! Le bibliophile Jacob est convalescent.

Je ne me souvenais pas d’avoir été malade dans le cours d’une vie longue
et occupée, excepté une seule fois au collège de Montaigu, en 1760, où
la douleur de ne pas obtenir le prix d’histoire me causa une fièvre
cérébrale, qui, par bonheur, n’a point altéré mes facultés mnémoniques.
Je croyais donc pouvoir à toujours défier cette légion de maux, qui sont
en guerre perpétuelle contre la pauvre et fragile humanité. Je me hâtais
pourtant d’achever, dans la retraite, un ouvrage de prédilection, comme
par pressentiment de le voir bientôt interrompu; j’écrivais, nuit et
jour, sans quitter mon pupitre, et si ce jeu de mots est permis à la
gravité de mon âge, je ne m’endormais pas sur la plume.

Hélas! tout excès a des conséquences funestes et j’eus à me repentir de
m’être trop hâté. Je n’étais plus jeune, et ma volonté conservait seule
une puissance d’énergie que le corps n’avait plus. Les veilles avaient
brûlé mon sang; la continuité d’une oeuvre d’imagination avait irrité ma
sensibilité nerveuse. J’étais à bout de forces, sinon de courage.

Il fallut, malgré moi, m’enlever de mon fauteuil, m’arracher à mes
livres et manuscrits. Vainement j’essayai de persuader au médecin que
la santé ne m’avait pas abandonné un instant et que cette fièvre lente
n’était qu’un effet de ma préoccupation d’esprit: il fronçait le
sourcil, en tenant mon poignet pour interroger les rares pulsations de
l’artère. Mon teint jaune et terreux, mes lèvres pâles et mon regard
éteint, démentaient le sourire que j’essayais de me donner, et les
paroles de confiance, que me suggérait le désir de me faire illusion
à moi-même. Plus clairvoyant que moi, mon excellent ami le docteur
Charpentier mesurait avec inquiétude combien peu d’huile restait dans ma
lampe, sur laquelle un vent fatal avait soufflé.

Des soins habiles, dévoués, infatigables, parvinrent à me sauver, en
s’opposant à la rage insensée qui m’excitait sans cesse à me remettre
au travail, après les crises les plus dangereuses de la maladie qui
épuisait le reste de mes forces.

[Illustration: Ce délire avait des accès effrayants.]

Il semblait, cependant, impossible de me guérir de cette folie de lire
ou d’écrire, folie tour à tour sombre et furieuse; je demandais à grands
cris ma bibliothèque; j’ordonnais, je suppliais, je ne me lassais pas
des refus, et j’étais sourd aux plus sages représentations. Ce délire
avait des accès effrayants: tantôt je m’imaginais découvrir des
caractères d’imprimerie sur quelque partie de mon corps; tantôt je me
dressais sur mon séant, pour atteindre un volume qui n’était que dans ma
fantaisie; je déclamais mon catalogue, en récitatif d’opéra, ou bien
je jouais le rôle du commissaire-priseur dans une vente de livres.
Une fois, je poussais l’extravagance jusqu’à me persuader que j’étais
métamorphosé en manuscrit sur vélin avec de belles lettres peintes et
des miniatures rehaussées d’or; en ce prétendu équipage, je ne laissais
approcher aucune tisane, qui pût endommager les merveilles de mes
feuillets enluminés.

[Illustration: Je ne laissais approcher aucune tisane.]

A ce délire aigu succéda une langueur de consomption, qui aboutit
au marasme; j’étais devenu indifférent à tout, même à mes goûts de
bibliophile, que la médecine eût appelés à son secours, s’ils avaient
pu arrêter mon dépérissement organique. Le bon docteur Charpentier
désespéra de moi, en remarquant l’accueil froid et passif que je fis à
certain bouquin précieux, qu’il m’apportait d’une promenade le long des
quais. Le sens de la bibliomanie paraissait le dernier que j’eusse à
perdre; après lui, je n’avais plus qu’à rendre l’âme. Déjà, j’étais
réduit à la condition de cadavre animé, absolument privé d’appétit et
d’aliments, desséché jusque dans la moelle des os; je dépensais mes
interminables journées à ne rien faire, assis au milieu des oreillers;
et mes nuits, plus pénibles encore, sans fermer la paupière. J’étais si
horriblement maigre, qu’on aurait pu étudier l’anatomie à travers la
peau tendue et transparente de mon squelette.

Dans cet anéantissement de mes facultés, lequel avait résisté à toutes
les ressources médicales, mon docteur proposa de m’envoyer à la campagne
pour me remettre entre les mains de la Nature à qui en appelle souvent
Hippocrate: le mal venait de l’abus du système intellectuel; la matière
avait besoin de rentrer dans ses droits et dans son équilibre. On me
prescrivit donc, pour remplacer les juleps et les sirops, un air vif et
pur,—le départ de Paris, bien entendu,—des exercices gradués, propres
à rétablir la vigueur du corps en la sollicitant, une alimentation sobre
et frugale, l’abandon complet de tout travail d’esprit, et même l’oubli
des objets matériels de mes affections littéraires. C’était une
pénitence difficile, et, pour y satisfaire, je me résignai à m’enfuir,
sans dire adieu à mes bouquins; cette séparation m’aurait trop coûté. On
m’entraîna, malgré moi, loin de cette partie de mon individualité, et,
tandis que je les rangeais dans mon souvenir, comme sur les rayons de
ma bibliothèque, une chaise de poste m’emportait, chaudement empaqueté,
vers le lieu de mon exil sanitaire.

Ce fut aux environs de Bourges, dans l’ancienne province du Berry, que
des amis généreux m’accueillirent, à leur foyer des vacances, comme
dans ces bons vieux temps d’hospitalité, où la porte du château féodal
s’ouvrait aussitôt, au son des coquilles du pèlerin; où le chevalier
blessé trouvait une prompte guérison, dans la paix du manoir, qui
l’avait reçu mourant.

Après un voyage qui raviva mes souffrances secouées à chaque tour
de roue, je parvins à ma destination, à cette riante colonie de la
Chaumelle, qui avait gardé l’aspect et les coutumes d’un fief du moyen
âge, sous la direction paternelle de son seigneur. Lorsque je débarquai,
tremblant de fièvre, d’espoir et de plaisir, dans ce charmant ermitage,
qui me promettait une heureuse et paisible fin, sinon le rappel à la
santé et à la vie, je me vis entouré tout à coup d’enfants, empressés à
conduire, à soutenir ma démarche chancelante! L’un relevait les plis de
ma robe de chambre dérangée dans la voiture, l’autre s’informait de mon
état, avec une discrète attention…. Mes yeux se mouillèrent, et la
reconnaissance gonfla mon coeur! J’étais de prime abord naturalisé chef
de famille.

De ce moment, j’oubliai ce qui m’avait fait tant de mal, après m’avoir

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