Curiosités Infernales

Produced by Carlo Traverso, Christine De Ryck and the PG Online
Distributed Proofreaders, from images generously made available by
the Bibliotheque Nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.

CURIOSITÉS

INFERNALES
PAR
P. L. JACOB
BIBLIOPHILE
DIABLES, BONS ANGES, FÉES, ELFES, FOLLETS ET LUTINS, ESPRITS
FAMILIERS POSSÉDÉS ET ENSORCELÉS, REVENANTS, LAMIES, LÉMURES,
LARVES, VAMPIRES PRODIGES ET SORTIL?GES, ANIMAUX PARLANTS, PRÉSAGES
DE GUERRE, DE NAISSANCE, DE MORT, ETC.

1886

* * * * *

PRÉFACE

Simon Goulart en envoyant ? son fr?re Jean Goulart un volume de son
Thrésor des histoires admirables et mémorables lui dit: ?Ce sont pieces
rapportees et enfilees grossi?rement ausquelles je n’adjouste presque rien
du mien, pour laisser ? vous et ? tout autre debonnaire lecteur la
meditation libre du fruit qu’on en peut et doit tirer. Dieu y apparoit en
diverses sortes pr?s et loin, pour maintenir sa justice contre les coeurs
farouches de tant de personnes qui le regardent de travers; item pour
tesmoigner en diverses sortes sa grace ? ceux qui le reverent de pure
affection.?

Autant nous en dirons de notre ouvrage. De tout temps il y a eu des
croyants et des incrédules.

?Les ignorans, dit Bodin[1], pensent que tout ce qu’ils oyent raconter des
sorciers et magiciens soit impossible. Les athéistes et ceux qui contrefont
les sçavans ne veulent pas confesser ce qu’ils voyent, ne sçachans dire la
cause, afin de ne sembler ignorants. Les sorciers et magiciens s’en moquent
pour deux raisons principalement: l’une pour oster l’opinion qu’ils soyent
du nombre; l’autre pour establir par ce moyen le r?gne de Satan. Les fols
et curieux en veulent faire l’essay.?

[Note 1: En la préface de sa Démonomanie.]

* * * * *

CURIOSITÉS INFERNALES

LES DIABLES

I.—EXISTENCE DES DÉMONS

?Il y en a plusieurs, dit Loys Guyon[1], tant incrédules de nostre temps,
qui ne veulent croire qu’il y ait des demons ou malins esprits qui habitent
en certaines maisons (qui sont cause que personne n’y peut fréquenter) ou
par les deserts qui font fourvoyer les voyageurs. Et aussi en d’autres
lieux… Ce qui m’a donné occasion d’escrire de ces demons, c’est que
lisant le livre du voyage de Marc Paul, Venétien, des Indes Orientales, il
escrit d’un desert, qu’il appelle Lop, qui est situé dans les limites de la
grande Turquie qui est entre les villes de Lop et de Sanchion, qu’on ne
sçauroit passer en vingt-cinq ou trente journées, et pour ce qu’il est
nécessaire ? aucuns, pour la négotiation qu’ont ceux de Lop avec ceux de
Sanchion ou de la province du Tanguth, de passer par ces deserts, combien
qu’ils s’en passeroyent bien, s’ils pouvoyent, veu les dangers et grandes
difficultez qui s’y trouvent… C’est chose admirable qu’en ce desert l’on
void et oid de jour, et le plus souvent de nuict, diverses illusions et
fantosmes, de malins esprits, au moyen de quoy, ja n’est besoin ? ceux qui
y passent de s’eslongner ? la trouppe, et s’escarter de la compagnie.
Autrement, ? cause des montagnes et costaux, ils perdroyent incontinent la
veüe de leurs compagnons. Et les appellent par leurs propres noms, feignans
la voix d’aucuns de la trouppe et par ce moyen les destournent et
divertissent de leur vray chemin, et les meinent ? perdition tellement
qu’on ne sçait qu’ils deviennent. On oid aussi quelquefois en l’air des
sons et accords d’instrumens de musique, et le plus souvent des bedons et
tabourins, et pour ces causes ce desert est fort dangereux et perilleux ?
passer.

[Note 1: Diverses leçons. Lyon, 1610, 3 vol. in-12, t. II, p. 300
et suivantes.]

?Voil? ce qu’en a laissé par escrit, Marc Paul qui y a esté, qui vivoit
l’an 1250, je pensoy que ce fussent choses fabuleuses (et controuvées ?
plaisir ou pour quelque autre raison). Mais ayant leu les oeuvres de Teuet,
cosmographe, pour la plus grand part tesmoin oculaire de beaucoup de choses
que plusieurs autheurs ont laissé par escrit, et entre autres de ce desert
de Lop, je n’ay plus creu que ce fussent fables.

?Que semblables choses ne se voyant ailleurs, il se void en ce qu’on a
escrit de plusieurs grands et illustres personnages qui s’estoyent retirez
aux deserts d’Égypte, comme sainct Machaire, sainct Anthoine, sainct Paul
l’hermite, lesquels ont trouvé tous les deserts lieux pleins de grande
solitude, remplis de démons. Comme fit sainct Anthoine qui estant sorti de
sa cellule, ayant envie de voir jour et Paul l’hermite, qui demeuroit en un
desert plus haut que luy trois journées, trouva en chemin, une forme
monstrueuse d’homme, qui estoit un cheval, et tel que ceux que les poëtes
anciens ont appelé Hippocentaures. Auquel il demanda le chemin du lieu o?
demeuroit ledict Paul Hermite, lequel parla. Mais il ne peut estre entendu
et monstra de l’une de ses mains le chemin et puis apr?s il s’osta de
devant luy, s’enfuyant d’une grande vitesse. Or si c’est homme estoit point
quelque illusion du Diable, faite pour espouvanter le sainct homme ou si
(comme les solitudes sont coustumieres de produire diverses formes
d’animaux monstrueux) le desert avoit engendré cest homme ainsi difforme,
nous n’en avons rien de certain.

?Sainct Anthoine donc s’esbahissant de ceste occurrence, et resvant, sur ce
que desja il avoit veu, ne discontinua son voyage, et de passer outre. Mais
il ne fut gueres avant, qu’estant en un vallon pierreux et plein de
rochers, il vid un autre homme d’assez basse stature, mais laid, et
difforme, ayant le nez crochu et deux cornes qui lui armoyent horriblement
le front, et le bas du corps, lequel alloit en finissant ainsi que les
cuisses et pieds d’un bouc. Le vieillard sans s’estonner de ceste forme si
hideuse, ne s’esmouvant d’un tel spectacle, si effroyable, se fortifia,
comme estant bon gendarme chrestien vestu des armes de Jésus-Christ,… et,
voicy ce monstre susdit qui lui présenta des dattes et fruicts de palmier
comme pour gage d’amitié et asseurance. Ceci encouragea ce bon hermite qui,
apprivoisé du monstre, s’arresta un peu et s’enquit de son estre et que
c’est qu’il faisoit en ceste solitude, auquel cest animal inconu respondit:
Je suis mortel et un des citoyens et habitans de ce desert, que les gentils
et idolatres aveugles et deçeus sous l’illusion diverse d’erreur, adorent
et reverent sous le nom de faunes, pans, satyres et incubes. Je suis venu
de la part de ceux de ma trouppe, et compagnie vers toy pour te requerir
qu’il te plaise de prier le commun Dieu et Seigneur de nous tous, pour nous
misérables, lequel sçavons estre venu au monde pour le salut et rachat de
tous les hommes, et que le son de sa parole a esté semé et espandu par
toute la terre. Ce monstre parlant ainsi, le voyager chargé d’ans et
vénérable hermite Anthoine pleuroit ? chaudes larmes, lesquelles couloyent
le long de sa face honnorable, non de douleur, ains de joye.

?En Hirlande, il s’y void et entend des malins esprits parmi les montagnes,
et combien qu’aucuns disent que ce ne sont que des fausses visions qui
proviennent de ce que les habitans usent de viandes et breuvages vaporeux,
comme de pain faict de chair de poisson seché. Et leur boire sont bieres
fortes. Mais i’ay sceu (asseurement) des Anglois qui y ont demeuré quelques
années, qui vivoyent civilement et delicatement, qu’il y avoit des esprits
malins parmy les montagnes, lesquels molestent par leurs façons de faire et
font peur aux voyageurs soit de jour et de nuict.

?Plusieurs autres démons luy ont donné de grandes fascheries en son desert,
lui jettans sur son chemin des vaisselles d’or et d’argent, lesquelles
choses il voyoit soudain s’esvanouir.?

?Les Arabes qui, communément voyagent par les deserts de leurs pays, y
voyent des visions espouvantables et quelquefois des hommes qui
s’esvanouissent incontinent, entre autres Teuet atteste avoir ouy dire ? un
truchement arabe qui le conduisoit par l’Arabie déserte nommée Geditel,
qu’un jour conduisant une caravanne par les deserts du royaume de
Saphavien, le sixiesme de juillet, ? cinq heures du matin, luy Arabe et
plusieurs de sa suite ouyrent une voix assez esclattante, et intelligible
qui disoit en la mesme langue du pays: Nous avons longuement cheminé avec
vous. Il fait beau temps, suivons la droitte voye. Avint qu’un folastre
nommé Berstuth, qui conduisoit quelques trouppes de chameaux, qui
toutesfois n’apercevoit homme vivant, la part d’o? venoit ceste voix,
respond: Mon compagnon, je ne sçay qui tu es, suy ton chemin. Lors ces
paroles dites, l’esprit espouvanta si bien la trouppe composée de divers
peuples barbares qu’un chascun estoit presque esperdu, et n’osoyent ? grand
peine passer outre.

?Jésus-Christ fut tenté au desert par le malin esprit.

?Et voil? comme l’on peut recueillir que ce ne sont fables (de dire) qu’il
y a des esprits malins par les deserts; et qu’il semble que Dieu permet
qu’ils habitent plus tost en ces lieux escartez que l? o? demeurent les
hommes ? fin qu’ils n’en soyent si communément offensez. Comme fit l’ange
Raphael duquel est parlé en la saincte Escriture, au livre de Tobie, qui
confina le demon qui avoit fait mourir sept maris ? la fille de Raguel aux
deserts de la haute Egypte.

?D’autres démons fréquentent la mer et les eaux douces, et dans icelles, et
causent des naufrages aux navigeans et plusieurs autres maux, et y
apparoissent des phantosmes. Et d’iceux esprits, comme escrit Torquemada,
il s’en void journellement sur la rivi?re Noire, en Norvege, qui sonnent
des instrumens musicaux et lors cest signe qu’il mourra bien tost quelque
grand du pays. J’ay veu et fréquenté avec un Espagnol qui par tourmente de
mer fut jetté jusques aux mers, qui sont environ les terres du grand Khan
de Tartarie, qu’il a veu souvent en ces régions-l? de ces phantosmes tant
sur mer que sur terre, notamment aux grandes solitudes de Mangy et deserts
de Camul, et choses si estranges que je ne les auseroy mettre par escrit,
de peur qu’on ne les voulust croire.

?Quelqu’un pourra objecter qu’il n’est pas vraysemblable que les demons qui
sont aux deserts de Lop, et d’ailleurs appellent les voyageans par leurs
noms, d’autant qu’iceux n’ont organes pour pouvoir parler suivant ce que
Jésus-Christ dit que les esprits n’ont ni chair ni os. Je respon, suivant
en l’opinion de S. Augustin, S. Basile, Coelius Rodigin et Appulée, que les
anges se peuvent former des corps aeriens, de la nature la plus terrestre,
et par le moyen d’iceux parler comme firent ces trois anges qui apparurent
? Abraham. Et l’ange Gabriel, qui annonça la conception de Jésus-Christ ?
la Vierge Marie. Et que les demons s’en peuvent aussi forger non pas d’une
matiere si pure, mais plus abjecte.

?J’ay parlé d’un monstre chevre-pied qui apparut ? sainct Anthoine, que je
pense avoir esté engendré par le moyen de Satan, d’autre façon que les
autres demons. Neantmoins il requit ce sainct personnage de prier Dieu pour
luy et pour d’autres monstres habitans ce desert. Son corps n’estoit point
aérien mais charnel, comme ceux des boucs. Il fut prins et mené tout vif en
Alexandrie vingt ans apr?s, au grand estonnement de tous ceux qui le
virent, et combien qu’on le voulust nourrir curieusement quelques jours
apr?s sa prise il mourut, et son corps fut salé et embaumé et puis porté ?
Antioche et présenté ? Constantin, fils du grand Constantin.

?Lycosth?ne escrit estre avenu ? Rotwille en Alemagne, l’an de grâce 1545,
que le diable fut veu en plein midi allant et se pourmenant par la place:
cest ici que les citoyens s’effroy?rent, craignans qu’ainsi qu’il avoit
fait ailleurs, il ne bruslast toute la ville. Mais chascun s’estant mis en
devotion de prier Dieu, et ordonner des jeunes et aumosnes, ce malin esprit
lors s’en alla, et jaçoit que le diable vienne peu souvent vers nous si est
ce que Dieu le souffrant, il n’y vient point sans de bien grandes
occasions, et pour estre l’executeur de la vengeance divine. Et ne nous
faut point tourmenter sur ce que les demons sont si corporels, ainsi que
vrayement tient la doctrine des chrestiens, veu que Dieu le veut ainsi.

?Ils se rendent sensibles et visibles par les moyens des corps empruntez ou
formez en l’air ou en esblouissant le sens des personnes, et leur
présentant des idées en l’âme, qu’ils pensent voir par la veüe extérieure
ainsi que S. Augustin dit, qu’aucuns de son temps pensoyent estre transmuez
par quelques sorci?res en bestes ? corne, l? o? le bon sainct ne voyoit
autre cas que la figure de l’homme, mais le sens visible de ceux-cy estant
ensorcelé et perverti par la force de l’imagination causoit l’opinion de
leur changement o? l’effect estoit tout au contraire. Suivant ces discours,
il se void que par tout les demons ou diables s’efforcent de nuire ?
l’homme, encor qu’il se retire au plus hideux et inhabitable desert du
monde, soit qu’il habite dans les plus populeuses villes, tousiours
taschera-il de le faire tresbucher.?

Lavater[1], ministre calviniste, admet avec beaucoup de méfiance les faits
surnaturels; son ouvrage est précédé de plusieurs chapitres o? il raconte
des faits merveilleux en apparence et qui pour lui ne sont que des
supercheries; ils ont pour titres:

[Note 1: Trois livres Des apparitions des esprits, fantosmes,
prodiges, etc. composez par Loys Lavater, plus trois questions
proposées et résolues, par M. Pierre Martyr
. Geneve, Fr. Perrin,
1571, in-12.]

?CH. I. Les mélancholiques et insensez s’impriment en la fantasie beaucoup
de choses dont il n’est.

?CH. II. Gens craintifs se persuadent de voir et ou?r beaucoup de choses
espouvantables dont il n’est rien.

?CH. III. Ceux qui ont mauvaise vue et ou?e imaginent beaucoup de choses
qui ne sont pas.

?CH. IV. Beaucoup de gens se masquent, pour faire que ceux ausquels ils
s’adressent, pensent avoir veu et ou? des esprits.

?CH. V. Les prestres et moines ont contrefait les esprits et forgé des

Pages: 1 | 2 | 3 | 4 |... 5 ... | Single Page